Interview
«Les Libanais tout comme les Arméniens ont prouvé leur ténacité à vouloir continuer la vie…»
Sa Sainteté Karékine I, Catholicos de Tous les Arméniens, nous a reçus durant son escale de quelques heures en Hollande juste avant son départ pour la Norvège. L’éminent prélat devra présider à l’ouverture, au Polke Museum d’Oslo, d’une exposition consacrée à Fridtjof Nansen dont on connaît l’action et l’engagement sans pareil envers la juste Cause Arménienne. Durant notre entretien, Sa Sainteté nous a dit son appréciation envers la personnalité notoire du diplomate norvégien qui n’a eu de cesse toute sa vie durant, de réclamer justice. Il nous a fait part également de son amour pour notre pays, rendant hommage au Liban et à son peuple.
L.R.D.L.: - Quel est le but, Votre Sainteté, de votre visite dans la capitale norvégienne?
S.S.: «Le voyage que j’effectuerai en Norvège est la réponse à une invitation conjointe reçue de la part de la direction du «Polke Museum» et de l’Eglise luthérienne de Norvège, afin que je préside l’inauguration de l’exposition rendant hommage à Fridtjof Nansen. Les Arméniens n’ont pas oublié et n’oublieront jamais l’action de cet homme qui a mis sa vie au service de la Vérité. Nansen était un savant. Un explorateur, un homme de sciences, un homme d’Etat et un humaniste. Lauréat du Prix Nobel en 1922 pour la Paix, il fut le Haut Commissaire de la Ligue des Nations pour les réfugiés. La Norvège a voulu rendre hommage à l’un de ses fils et ma présence témoignera de la reconnaissance de tous les arméniens qui, grâce au «Passeport Nansenian», ont pu trouver le salut alors qu’ils avaient été dépouillés par les autorités turques de leur nationalité… D’ailleurs Nansen n’a pas uniquement milité pour les Arméniens, mais aussi pour les Grecs et les Russes qui ont à leur tour bénéficié de ce document vital. Il fut un homme de cœur, un infatigable voyageur qui multipliait les rencontres et les interventions afin de secourir les réfugiés. A cette fin, il avait entrepris un voyage en Arménie Soviétique, en tant que délégué de la Ligue des Nations pour étudier les possibilités de réintégration des Arméniens dans leur pays. Il connaissait les ressources de l’Arménie et avait étudié un plan d’irrigation des terres qui permettrait le développement de la culture… Mais il fallait financer ce vaste projet… A l’époque, les Arméniens étaient dans l’incapacité de le faire… Porte-parole de notre peuple, il fut aussi l’auteur de nombreux ouvrages dont «L’Arménie et le Moyen-Orient», un volume traduit en plusieurs langues où Nansen dénonce la passivité des grandes puissances lors du génocide arménien… Laissez-moi vous citer un passage de ce livre qui, à lui seul, résume la pensée de Nansen: «Malheur au peuple arménien qui fut impliqué dans la politique européenne! Il eut mieux valu pour lui que son nom n’eût jamais été prononcé par un diplomate européen! Mais le peuple arménien n’a jamais perdu l’espoir; et tandis qu’il se dépensait en un travail énergique et persévérant, il a attendu, il a attendu longtemps. Il attend toujours.»
- En quoi consiste cette manifestation?
«Le Polke Museum se propose d’offrir à ses visiteurs des documents touchant à la vie de Fridtjof Nansen. Des documents attestant de ses missions scientifiques, diplomatiques et humanitaires. Durant l’inauguration, je prononcerai un mot de circonstance pour affirmer qu’aujourd’hui, le peuple arménien est debout, faisant face avec courage à son avenir, tout en n’oubliant pas son passé».
- Allez-vous rencontrer des officiels durant ce séjour?
«Je rencontrerai le ministre de la Culture, M. Asse Cleveland; le ministre des Affaires étrangères, M. Torkodal; je visiterai l’Institut Nansen et j’aurai un entretien privé avec S.M. le roi Harald de Norvège.»
- Quelles sont les questions que vous aborderez avec Sa Majesté?
- Je remercierai en premier lieu le roi et son peuple qui n’ont pas oublié l’œuvre accomplie par Nansen. Je profiterai de cette occasion pour remercier également l’action menée par le peuple norvégien durant le terrible séisme qui a ravagé l’Arménie. Les norvégiens, en créant un hôpital sur les lieux mêmes du séisme, ont contribué ainsi à sauver des vies, aidant à la renaissance de notre pays. Je témoignerai également du nouvel esprit qui règne actuellement en Arménie, la nouvelle République libre et indépendante de Sainte Etchmiadzine libre de toutes pressions politiques où la liberté d’apostolat est respectée.»
- Vous avez quitté le Liban, élu à la tête de Sainte Etchmiadzine…
«Je n’ai jamais quitté le Liban… et continuerai à le porter dans mon cœur et ce jusqu’à la fin de ma vie. C’est au Liban que j’ai été formé en tant que serviteur de Dieu et du peuple arménien. Je garde en moi l’image d’un pays et d’un peuple qui ont toujours manifesté de leurs vertus. Le peuple libanais a prouvé sa volonté, sa ténacité et son amour de la vie durant les longues années de guerre. Je ne veux pas parler de survie… mais de vie. C’est ainsi que j’établis toujours un parallèle entre les deux peuples du Liban et de l’Arménie.»
SONIA NIGOLIAN