LA TRIBUNE
A LA RECHERCHE DE LA COHERENCE
Au moment où nous écrivons ces lignes, le débat sur la forme du Cabinet n’est pas encore tranché. De quoi s’agit-il? On a pu dire que le président de la République, en soutenant la nécessité d’une combinaison ministérielle représenta-tive de toutes les sensibilités politiques contre la formule du président du Conseil désigné d’un Cabinet homogène ne cherchait, en définitive, qu’à consolider son rôle d’arbitre. C’est possible et c’est légitime. En tout cas, quelle que soit la solution qui lui aura été trouvée au moment de la parution de cet article, le problème demeure: - Entre un Cabinet de coalition et un Cabinet homogène, sous réserve de définir ce qu’on entend par l’un et par l’autre, quel est le choix opportun?
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Ainsi que l’a observé M. Joumblatt au cours d’un récent meeting à Rachaya, le Liban a toujours eu recours à des gouvernements de coalition. Toujours? Ce n’est pas tout à fait exact. Pour des raisons d’orientation générale déterminée par une conjoncture régionale, ou seulement pour des motifs d’ambition personnelle, ou pour les deux, on a vu des ministères d’une couleur dominante. Les conséquences en ont toujours été désastreuses. M. Joumblatt, en particulier, pourrait se souvenir des années 56-58, pour ne citer que cet exemple qui touche sa famille et apporte, aujourd’hui, de l’eau à son moulin. En préconisant un Cabinet “homogène”, M. Hariri semble obéir à des impératifs particuliers, des impératifs d’efficacité rendue urgente pour le succès de son projet de reconstruction. Il lui faut terminer l’exécution de son plan dans des délais déterminés et, pour cela, il lui faut être sûr de pouvoir mener, tambour battant, une équipe cohérente, homogène, sans la moindre fausse note. Sa première expérience de gouvernement fut décevante. Il a fait si bien qu’en provoquant un remaniement ministériel, il a pu harmoniser tant soit peu l’action des départements directement concernés par son plan. Maintenant, sorti triomphant des élections, il veut atteindre à la perfection dans l’homogénéité. Il a compris qu’aucun poste ministériel n’est indifférent quand il s’agit de réussir un plan aussi global que celui qu’il s’est assigné à partir de la reconstruction de la capitale. Car, bien évidemment, tout est lié. Et la menace d’une aggravation des déficits budgétaires et le risque de ne plus obtenir les divers financements promis, rend la tâche urgente. Pourquoi certains de ses alliés constants ne le suivent-ils plus dans cette voie? Apparemment, parce qu’ils y voient le risque d’une autorité personnelle si envahissante qu’elle ressemblerait fort à une dictature déguisée. Pour d’autres, tout en concédant la nécessité d’une cohérence dans l’action gouvernementale, il est souhaitable, tout de même, d’associer au pouvoir diverses tendances afin de satisfaire des clientèles et de donner l’image d’un certain équilibre. La paix civile en dépendrait. En tout cas, la paix sociale.
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Dans ce débat que la formation du Cabinet quelle qu’en soit la nature, ne pourra pas clore, deux tempéraments s’opposent: celui des politiciens de tradition qui se préoccupent avant tout de leurs clientèles et celui d’un chef d’entreprise dont la réputation et le nom sont attachés à un projet; et comme celui-ci est tellement étendu qu’il réclame une véritable remise en ordre de l’ensemble des secteurs de la vie nationale, il lui faut naturellement tout contrôler. Cela va loin. C’est la première fois dans l’histoire que le Liban fait face à ce genre de situation. Les deux points de vue qu’on a vu s’affronter ces deux dernières semaines ont, chacun, ses justifications. L’idéal aurait pu être de les concilier en réunissant autour d’une même table un Cabinet de coalition composé d’hommes tous aptes à comprendre les problèmes générés par le projet Hariri et à contribuer loyalement à leur solution. Car il est évident que pour gouverner avec efficacité, il faut que tous les membres du gouvernement s’assignent un même objectif et s’y tiennent. Nous en sommes certainement très loin. Et à examiner les listes des ministrables objet des tractations, on s’aperçoit qu’il n’y a pas lieu de pavoiser ni dans le sens de l’homogénéité, ni dans celui de “l’unité nationale”.
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En attendant et quelle que soit la formule qui aura été trouvée, on peut suggérer à M. Hariri de mettre à la tête de ses priorités la mise en ordre de l’administration de l’Etat - et plutôt que de parler en général de “décentralisation”, de commencer par doter les villes et les villages de municipalités disposant de moyens d’agir. C’est le B.A. BA d’une gestion rationnelle de l’Etat et de toute entreprise de construction. Voyez donc les rues de Beyrouth - fondement du grand projet Hariri - qui donnent l’image du plus lamentable délabrement - cependant que le Mohafez se préoccupe, dit-on, de transférer... les cimetières comme s’il n’y avait rien de plus urgent que de s’occuper des morts pendant que les vivants risquent leur vie à chaque pas. (Mais il doit y avoir un projet immobilier comme anguille sous roche). En définitive, ce qu’il faut toujours rappeler comme une vérité première: c’est l’Administration qui gouverne; ce ne sont pas les ministres. M. Pierre Pharaon a pu le constater bruyamment à propos de déchets toxiques qui lui avaient été dissimulés; et M. Sanioura, de son côté, avec son trésorier...
RENE AGGIOURI.