BLOC-NOTES

NOS ANGES GARDIENS

On a fini par leur mettre la main au collet et par les f… flanquer à la porte. Et c’est bien fait. Il fallait quand même sauver la république. Tout était de leur faute. L’appauvrissement de la population, c’était eux. La crise du logement et les déplacés jamais replacés, c’était eux. La cherté de vie et l’inflation, c’était eux. Les dettes écrasantes et les caisses vides de l’Etat, c’était eux. L’administration pourrie et la mise à sac des biens publics, c’était eux. Les larcins qui se chiffrent par milliards du côté de chez Sanioura, c’était eux. L’assassinat des libertés publiques et le viol des droits de l’Homme, c’était eux. Les manipulations électorales (secteur Murr), c’était encore eux. La perversion de la démocratie, c’était toujours eux. Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, les 7 plaies d’Egypte, les 12 fléaux d’Israël, eux, rien qu’eux. Marwan Hamadé, Pierre Pharaon, Robert Ghanem, trois vilains garnements, franchement insupportables. Maintenant qu’on s’en est débarrassés, le char de l’Etat va pouvoir enfin foncer 200 à l’heure, sans heurt, sans accroc, bien huilé, rutilant, performant, efficace. Un plaisir! Nous sommes d’autant plus soulagés que le sang neuf qu’on a transfusé au gouverne-ment nous aura coûté un accouchement pé-nible aux forceps (l’enfant ne se présentant que par les pieds), une presque tentative de reniement de paternité et, finalement, une intervention expresse des parrains pour faire taire toute contestation. Mais l’attente en valait la peine. Déjà, nous sentons souffler le vent bénéfique du changement. Ainsi, rien qu’à l’idée qu’Akram Chéhayeb est désormais en charge de l’Environnement, l’air sent déjà plus propre. Et ce n’est pas tout. Le seul nom de Farouk Barbir confère à l’Enseignement technique et professionnel des allures de Polytechnique, voire de MIT. Elias Hanna, lui, n’a nul besoin d’un portefeuille pour étendre à l’ensemble du gouvernement un prestige quasi mystique au grand ravissement de la com-munauté grecque-catholique. Quant à Bassem Sabeh, il est à lui seul une épopée, une sorte d’Iliade magnifiée, mettant en scène une super Hélène de Troie pour les beaux de qui le sang a bien failli couler entre Baabda, Koreytem et Aïn-el-Tiné. Que voulez-vous, n’est pas la belle Hélène ni Bassem Sabeh qui veut! On peut prétendre tout bêtement que nul n’est indispensable. Qu’au lendemain de la victoire sur Hitler dont il a été le principal artisan, Winston Churchill a été écarté du pouvoir. Que de Gaulle a pris le chemin de l’exil, à Colombey-les-deux-Eglises, juste après avoir libéré la France. Que les Russes ont survécu à Staline, les Turcs à Ataturk et les Egyptiens à Nasser. Mais pas nous à Bassem Sabeh. Bassem Sabeh sans qui - à en croire le président Hariri - nous aurions été contraints de mettre le cèdre sous le paillasson avant d’aller quérir subsistance ailleurs. Rien que d’y penser, nous avons des sueurs froides. Sans compter les «inamovibles», autant d’atouts que nous gardons dans la manche et qui représentent notre ultime et permanente planche de salut. Un Mohsen Dalloul à la Défense, véritable rempart de la nation. Un Sanioura aux Finances qui sait si bien comptabiliser les milliards dont il déleste les contribuables, mais perd le compte de ceux qu’on lui vote. Un Chahé Barsoumian qui patauge dans les carburants jusqu’au cou, mais dont sa nage libre à contre-courant semble avoir les faveurs d’un mystérieux comité olympique. Un Elie Hobeika qui, solidement ancré du côté des grands frères, baigne dans un ineffable état de grâce, maintenant et toujours et dans tous les siècles des siècles, amen. Non, pas tout à fait amen. Il y a aussi, il y a surtout Michel Murr, Vice-Régent du royaume, prince souverain des Marches glissantes de l’Intérieur, sans qui s’écroule-raient les colonnes du temple. Et il y a celui par qui ces mêmes colonnes menacent de s’écrouler: Walid Joumblatt, l’homme par qui le scandale arrive, qui n’arrête pas de parler d’une jarre réduite en miettes entre lui et le Premier ministre. Une jarre cassée qui n’est pas sans évoquer «Le vase brisé» de Sully Prud’homme, avec l’inspiration poétique en moins. Et puis… Et puis, après tout que nous importe. Peu nous importe qu’ils aient leur petit caractère et leur grande inutilité. Peu nous importe qu’ils soient sédentaires ou nomades, inamovibles ou interchangeables. Peu nous importe qu’ils soient dix ou trente maîtres queux à gâter la sauce, puisque notre ange titulaire des Finan-ces a pris la sage précaution de nous mettre à la diète.

ALINE LAHOUD.