LA CHRONIQUE

BILL CLINTON A-T-IL LES MOYENS DE SES AMBITIONS?

Et l’opinion de s’écrier: Ingouvernable Amérique qu’as-tu fais de la démocratie? En effet, depuis 1776, date de la révolution indépendantiste, que nous le croyions ou pas, en matière d’“ingouvernabilité” l’Amérique fait école. A l’image d’une administration pervertie, trébuchant entre l’affirmation d’une politique et l’adoption de son contraire, où la fragrance démocratique d’antan, le dispute sans vergogne, à l’odeur de l’argent. Entre-temps, l’autre Amérique, celle des sinistrés de la fortune, des sans-voix, du prolétariat militant au quotidien contre la pauvreté, celle des miséreux qui souffrent et luttent en vain dans l’avilissement et l’indifférence des pouvoirs publics, crie justice! A partir de ces alarmantes évidences, les stratèges politiques d’Outre-Atlantique guettent in-lassablement le moment crucial où les Américains, tous esprits de parti confondus, s’intéresseraient sérieusement aux vrais jeux de la démocratie, au processus référen-daire devenu, à la grande décep-tion de l’opinion internationale, folklorique, sinon burlesque. Or ce moment n’est jamais venu. L’argent investi pour doter l’Amérique d’un président fût de tout temps, l’unique décideur en la matière. La récente campagne présidentielle, aurait été, grâce à la bienveillance des richissimes milieux d’affaires, la plus coû-teuse de l’histoire des Etats-Unis, estimée à 5 milliards de dollars, dans un pays où les écarts flagrants des revenus ne cessent de se creuser.

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Face à toutes ces déconvenues et en dépit des insuccès marquant le régime clintonien, Bill Clinton ne pensait qu’à sa reconduction à la Maison-Blanche, en dépit du fait qu’au tréfonds de sa conscien-ce, il sait que son premier mandat a été des plus médiocres. Preuve en est, depuis 1993, l’administra-tion sous son égide a accumulé des revers inconcevables, lors-qu’il s’agissait de réformes so-ciales (système de santé plus équitatif, droits syndicaux mieux respectés), elle n’a triomphé que pour faire passer souvent à l’arraché et ce avec le soutien des républicains, des projets sécuri-taires anodins ou libre-échan-gistes, sans plus. En politique étrangère, les résultats n’étaient pas meilleurs. En Afrique, en Europe de l’Est, au Moyen-Orient, pour ne citer que ceux-là, ce fût un fiasco ahurissant! En plus, le parti démocrate qui était souvent majoritaire à la Chambre des Représentants, au Sénat, au Sommet de l’Exécutif, dans les Assemblées des Etats de l’Union depuis des décennies, est aujour-d’hui, minoritaire à tous les niveaux. Il ne lui reste plus que la Maison-Blanche, un Royaume avili et controversé.

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Néanmoins, Bill Clinton, le démocrate, dit-on, est privilégié. Depuis Théodore Roosevelt, il est le premier président à briguer un second mandat. Parmi ses prédécesseurs, ni Gérald Ford, ni Jimmy Carter, ni même George Bush, n’ont eu cette chance. Il a réussi à éliminer tous ses con-currents, ceux de son propre parti en premier. Nonobstant cette victoire car-navalesque, l’opinion américaine ne fait que s’interroger: que reste-t-il d’un système politique, se voulant le plus consistant, le plus exemplaire de la planète, quand tout en lui est délabré? Quand les deux grands partis interprètent avec la monotonie qui les caractérise, le même répertoire, au lieu de s’attaquer aux vrais pro-blèmes qui menacent le présent et l’avenir de leurs concitoyens? Réitérer que la politique de ces deux grands pôles, est à quelque teneur près, similaire, c’est méconnaître à quel point leurs militants se distinguent à tous points de vue. Rien que cet écart, mérite une étude exhaustive: la participation électorale des classes démunies étant en baisse vertigineuse, alors que celle des classes aisées va crescendo. Un exemple sur cent. Toutefois, Bill Clinton, dans ce brouillamini sans précédent, va-t-il ou non entériner les quelques postulats émis par ses adversaires jurés d’hier et ses futurs colistiers au pouvoir de demain, en optant pour une nouvelle ouverture? Ou va-t-il gouverner cahin-caha, une Amérique qui roule à deux vi-tesses? A-t-il les moyens de ses ambitions pour conduire l’Amé-rique au troisième millénaire comme le veut toute démocratie digne de ce nom? La politique clintonienne connaîtra-t-elle une nouvelle dynamique, ou sera-t-elle en définitive, ce qu’elle fût durant son premier mandat, l’avers et le revers de la même médaille, où bénéficierait le vainqueur de tous les temps, l’argent de Wall Street et ses tenants, ceux qui font les lois et financent les présidents? A vrai dire, jamais démocratie n’a été aussi malmenée, jamais campa-gne présidentielle, n’a été si peu suivie par les électeurs et les médias. Preuve incontestable que les Américains de plus en plus se désintéressent du débat politique. Dans un pays, où les priorités sociales sont plus que jamais sollicitées, on est en droit de s’interroger sur l’état de santé d’une démocratie à bout de souffle...

“Quand tout est faux-semblant, c’est là où commence l’imposture politique.”

E.J. Dionne (Editorialiste au Washington Post).

José M. LABAKI.