LES EVENEMENTS DE LA SEMAINE
Depuis sa formation, le nouveau Cabinet Hariri est confronté à deux problèmes qui, s’ils n’étaient pas rapidement résolus, compromettraient son “homogénéité”. De fait, Walid Joumblatt, ministre des Déplacés, s’en prend au président du Conseil et qualifie son gouvernement de “corrompu”. De son côté, la communauté melkite s’estime lésée dans l’attribution des maroquins et réclame “la réparation de cette injustice.”
LE “NOEUD JOUMBLATIEN” PERTURBE L’ATMOSPHERE
Constituée dans un climat sur-volté et accueillie avec un sentiment de déception teinté de scepticisme, quant à sa capacité de faire œuvre utile, en apportant des solutions à tant de problèmes requérant des solutions urgents, la nouvelle équipe haririenne est déjà attaquée de l’intérieur. En effet, Walid Joumblatt pour-suit sa campagne contre le Cabinet dont il fait partie avec l’un de ses collaborateurs et alliés, en l’oc-currence Akram Chéhayeb, mi-nistre de l’Environnement, quali-fiant le gouvernement de “corrom-pu”... Aussi, ce dernier s’emploie-t-il à trancher le “noeud joumblattien”, ce qui retarde la mise au point de la déclaration ministérielle, sur base de laquelle il sollicitera la confiance de l’Assemblée. En effet, la commission chargée de rédiger ladite déclaration, qui était censé en finir mardi, a eu du retard, ce qui a retardé en même temps la réunion, prévue pour mercredi dernier, du Conseil des ministres, au cours de laquelle le texte de la déclaration devait être approuvé. Justement, et contrairement à ce qu’a prétendu le président de la commission, le ministre de l’Inté-rieur, le climat de la réunion n’était nullement positif, puisque M. Chéhayeb a réclamé, au nom du Parti socialiste progressiste ( de M. Joumblatt) la révision de l’ordre des priorités et de la politique fiscale, partant du fait que les impôts et taxes affectent, principalement, les citoyens de condition modeste et à revenu limité. Pendant ce temps, les députés étaient convoqués mercredi pour constituer les commissions parle-mentaires. Puis, la Chambre siègera de nouveau mardi prochain pour un long débat - qui semble devoir se prolonger pendant trois jours - au terme duquel elle accordera sans nul doute la confiance au Cabinet. Entre-temps, les nouveaux mi-nistres auront procédé à la passation des pouvoirs avec leurs prédéces-seurs. Ceci a donné lieu à des décla-rations, doublées de promesses mi-robolantes, de la part des nouveaux détenteurs de maroquins. Pour ne pas déroger à la règle, ces derniers ont promis monts et merveilles... Reste à savoir s’ils tiendront leurs promesses! Ainsi, le ministre de l’Informa-tion a tiré la sonnette d’alarme, tout en s’engageant “à protéger les moyens de l’information écrite et audiovisuelle”. Le ministre de la Réforme administrative reconnaît qu’il est de son “devoir d’assainir les services étatiques, en renforçant les organismes de contrôle”. Il avait à ses côtés son prédécesseur, lequel avait passé plus d’un an et demi “à préparer les études nécessaires, en prévision d’une réforme qui, à l’en croire, aurait transposé l’administration à un état lui permettant de répondre aux impératifs de l’an 2.000” (sic)... Quant au ministre de l’Education, il n’a pas réussi à dissuader le bureau des enseignants de renoncer à la grève d’avertissement, fixée au 14 courant, bien qu’il ait promis “d’examiner ses doléances et de les satisfaire dans la mesure du possible...” Malheureusement, les ensei-gnants, à l’instar de l’écrasante majorité des citoyens, sont devenus pareils à Thomas: ils ne croient plus à rien, avant d’avoir mis le doigt sur la plaie...
“Cabinet de la déception”: c’est un membre du gouvernement qui le dit et son représentant au sein de la commission chargée la déclaration ministérielle exige la révision de l’ordre des priorités et de la politique fiscale. D’où le retard à mettre au point le texte de cette déclaration, entraînant le report du Conseil des ministres. Le débat de confiance, lui, est fixé à mardi prochain.
«CABINET DE LA DECEPTION» ET NON DES RETROUVAILLES NATIONALES
«C’est le Cabinet de la déception». Le ministre des Déplacés l’a affublé de ce qualificatif le jour même de sa constitution, alors que son bloc parlementaire et son parti (socialiste progressiste) y sont représentés. Moins de vingt-quatre heures plus tard, le PSP diffusait un communiqué portant sur le nouveau gouvernement le jugement ci-après: «Il n’est pas à la hauteur des responsabilités… N’est-il pas illogique de reprendre les ministres dont les départements ont été éclaboussés par les scandales?» Dimanche, Walid Joumblatt revenait à la charge et prenant violemment à partie le Premier ministre, a utilisé une expression populaire pour confirmer sa rupture irrémédiable avec M. Rafic Hariri: «La jarre est brisée entre nous… Je ferai de l’opposition en Conseil des ministres, jusqu’à ce que la Chambre reprenne son rôle qui consiste à contrôler l’Exécutif et à lui réclamer des comptes sur sa gestion de la chose publique». Et d’ajouter: «La répression des libertés et l’oppression du peuple ne peuvent constituer les atouts d’un Pouvoir viable… Ce gouvernement ne vivra pas longtemps» Estimant, d’autre part, que le Cabinet ne traduit pas les aspirations des Libanais, M. Joumblatt est persuadé que «la nouvelle équipe ministérielle est incapable de se pencher sur les problèmes socio-économiques et de leur trouver des solutions adéquates». Puis, il réclame la levée de l’immunité couvrant les ministres dans les départements desquels des scandales ont été découverts, citant nommément M. Sanioura «Il aurait dû démissionner, soutient-il, afin de ne pas entraver l’enquête sur la scandale des Finances»… Cela dit, il y a lieu de relever l’esprit qui règne à Moscou et Washington, combien différent du nôtre. De fait, le président Boris Eltsine a placé son nouveau mandat «sous le signe de la réconciliation» et décidé «de faire de 1997 l’année de la concorde en Russie». De son côté, le président Clinton a, dès sa réélection, tendu la main aux Républicains et laissé entendre qu’il compte joindre à ses conseillers et collaborateurs des représentants du «Grand Old Party». Si donc les Russes et les Amé-ricains jugent impérieux d’opérer le grand rassemblement national, les Libanais n’ont-ils pas un pressant besoin de réaliser les retrouvailles nationales et de sceller leur entente sérieusement compromise par les douloureux événements? D’autant que l’accord de Taëf préconise la mise sur pied d’un gouvernement d’union, lequel n’a pas été formé jusqu’à ce jour et c’est bien dommage. Pourtant, le chef de l’Etat semble avoir tenté d’orienter le président du Conseil (désigné) vers un Cabinet représenttif de toutes les tendances de l’Assemblée. S’il n’a pas réussi dans sa tentative, à qui la faute?
La douche écossaise persiste au Proche-Orient, la tension continuant à alterner avec la détente. Ainsi , après le bruit de bottes que “Tsahal” a fait entendre sur les hauteurs du Golan, le ton est maintenant à la conciliation; tant Damas que Tel-Aviv, où Warren Christopher est revenu cette semaine, s’attendent à la relance prochaine du processus de paix. A Hébron, un accord paraît sur le point d’être conclu sur le retrait de l’armée” israélienne.
VERS LA REPRISE DES NEGOCIATIONS SYRO-ISRAELIENNES?
Le jeu de la douche écossaise se poursuit par rapport au processus de paix, le ton dur alternant avec les attitudes intransigeantes. Ainsi, après les nouvelles manoeuvres de “Tsahal” sur les hauteurs du Golan les troisièmes depuis le début de l’année - et les déclarations belliqueuses des responsables israéliens, que Damas accusait de vouloir entreprendre une “attaque limitée”, le ton de part et d’autre se signale, à présent, par un assouplissement des positions. En effet, la Syrie et l’Etat hébreu laissent pointer un certain dégel: le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu et le ministre syrien des Affaires étrangères n’ont pas écarté la possibilité d’une reprise des négociations de paix, suspendues depuis maintenant neuf mois. Ils ont même envisagé le redémarrage des pourparlers bipartites au début de 1997. Qu’est-ce qui s’est donc passé et pourquoi ce changement de ton? Plusieurs facteurs sont entrés en jeu; d’abord, la réélection du président Clinton qui , affranchi des contraintes de la campagne électorale, comme des pressions du lobby sioniste et de la juiverie américaine, aura la possibilité d’agir avec plus d’efficacité, aux fins de régler le conflit israélo-arabe. Ensuite, il y a lieu de faire état de l’action entreprise par l’Union europénne par l’entremise d’un émissaire spécial, Miguel Moratinos, celui-ci ayant été désigné par les Quinze dont la troïka, dirigée par le chef de la diplomatie irlandaise, Dick Spring, entreprend actuellement une tournée proche-orientale. Ce dernier, son homologue néerlandais et un représentant du ministère italien des A.E., ont jugé nécessaire la poursuite des négociations syro-israéliennes, à partir du point où elles s’étaient arrêtées en février dernier, le Cabinet Netanyahu étant appelé à respecter les engagements pris par son prédécesseur. Par ailleurs, la troïka européenne a eu la certitude que la Syrie était favorable à un rôle que l’Europe assumerait dans le processus de paix, conjointement avec les parrains américain et russe. Il importe, à présent, de pacifier les zones de Cisjordanie où la tension paraît devoir s’exacerber, si les protagonistes ne freinent pas la velléité d’affrontements entre Palestiniens et Israéliens, notamment à Hébron que “Tsahal” aurait dû évacuer en mars dernier. Rappelons que 450 colons juifs vivent dans cette ville, parmi près de 120.000 Palestiniens: la présence d’une minorité israélienne à Hébron est considérée comme une “bombe à retardement” qui pourrait exploser au moindre incident et remettre le feu aux poudres. Il faut signaler, d’autre part, l’initiative prise récemment par le pésident Hosni Moubarak pour tenter de relancer la dynamique de la paix: de fait, après avoir conféré avec le président Assad à Damas, la semaine dernière, le Raïs recevait au Caire David Lévy, ministre israélien des A,E., lequel a eu l’impression que “la Syrie souhaitait la détente avec l’Etat hébreu”. Aussi, le chef de la diplomatie israélienne a-t-il proposé à Damas d’effectuer des contacts secrets - à l’instar de ceux d’Oslo? - en vue d’une reprise des négociations bipartites.
ECHOS ET REFLEXIONS
LA CHARRUE DEVANT LES BŒUFS
La tenue cette semaine au Caire de la conférence sur la coopération économique entre les pays du Proche-Orient et d’Afrique, à laquelle Israël a participé, produit le même effet que celui de placer la charrue devant les bœufs. Ayant conscience de l’ineffi-cacité des débats, plusieurs Etats - dont le Liban et la Syrie - ont boycotté ces assises, comme ils n’ont pas voulu prendre part aux conférences sur le P.O. à Casablanca en 1994; puis, à Amman, une année plus tard. Les “boycotteurs” affirment ainsi la primauté du politique sur l’économique, surtout tant qu’une paix juste et globale n’est pas instaurée dans la région. Autrement dit, ils exigent le rè-glement des contentieux poli-tiques avant toute normalisation économique avec l’Etat hébreu. Damas et Beyrouth adoptent donc par rapport à de tels forums, la même position que celle qu’ils refusent de modifier par rapport aux négociations multilatérales, tant que les bilatérales n’auront pas abouti ou progressé. Comment, en effet, le Liban pourrait-il envisager de coopérer, économiquement, avec son voisin du Sud qui le bombarde quotidiennement? La Syrie pense que toute normalisation avec Tel-Aviv n’est pas possible avant le règlement du conflit régional, sinon les Arabes auraient tout donné sans rien recevoir en retour. Cependant, les organismes économiques privés font enten-dre un autre son de cloche. De fait, ils estiment que le boycottage officiel de telles conférences, risque de faire perdre à notre pays des occasions d’investisse-ments et d’échanges commer-ciaux, même il s’agit d’un forum de réflexion. Certes, la politique de la chaise vide n’est jamais bénéfique. Toujours est-il qu’il importe de peser le pour le contre, pour juger de l’opportunité de par-ticiper à une conférence pareille à celle du Caire, sous l’angle de ses avantages réels.
Edouard BASSIL.