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GLORIA AWAD: “DU SENSATIONNEL” LES MEDIAS DANS LE COLLIMATEUR

Journaliste de talent, Gloria Awad a poursuivi ses études à Paris où elle a obtenu son doctorat en science de l’information. Elle enseigne à l’Univer-sité de Paris X, Nanterre. L’auteur élabore un historique de la presse et définit avec bonheur “le journal comme étant le relais de la parole divine”. Si le premier journal remonte à 1631 (“La Gazette”) c’est au XVIIIe siècle qu’on assiste à l’expan-sion de la presse. Il faut préciser ici qu’en ce temps-là, le journal était généralement fait par un seul homme, souvent un savant ou un écrivain. Comme le dit F. Balle: “Le one-man newspaper illustre bien cette époque, le journal était non seulement fabriqué et financé, mais également conçu, écrit et réalisé par un seul homme. La division du travail n’avait pas encore accompli son œuvre: l’apparition d’éditoriaux constitue seulement le symbole d’une autonomie progressive et d’une professionnalisa-tion encore virtuelle des activités rédactionnelles”. Il y a avait à l’époque quatre principaux journaux en France: “Le Petit Journal”, “Le Petit Parisien”, “Le Matin” et “Le Journal”. Ils sont à la base d’une grande transformation sociale: ils véhiculaient l’information pas seulement en ville mais dans les campagnes et contribuèrent ainsi au changement de la société rurale. La presse commençait à occuper “le nouveau terrain de l’opinion publique”. Sous l’influence des Américains, la grande presse française découvre les nouvelles à sensation qui permettent d’augmenter le tirage. L’auteur cite ainsi l’exemple du “Petit Journal” qui augmente son tirage de près de cent mille exemplaires en une semaine parce qu’il a consacré chaque jour plusieurs colonnes à relater le massacre d’une famille habitant la banlieue parisienne.

QUATRE FACTEURS

Gloria Awad analyse avec rigueur et finesse la notion du sensationnel. Celui-ci se définit par quatre facteurs: la rupture, le conflit, la violence, la mort. Mais que faut-il entendre par “sensationnalisme”? “Produit par le système de production de la société industrielle moderne, le sensationnalisme assume au sein de cette société un rôle régulateur: il sert à combler le vide créé par la disparition des espaces et rituels de régulation qui permettaient au groupe et à l’individu de vivre le social à travers des rituels régulateurs. Face à cette disparition, ce processus développé par les médias permet de purger le social et l’individu de leurs pulsions immémoriales mais fondamentales...” 1- Le facteur “rupture” est à la base même du sensationnel. La rupture est une porte ouverte sur l’extraordinaire. Le fait ou l’action transgresse les règles de la société. Ces personnages “héroïques” ou olympiens n’appartiennent pas à la masse, mais ils s’en détachent. L’auteur précise que la “rupture” donne accès au caché, au secret dans une société régie par la loi de la “transparence”. Exemple: la fille illégitime de Mitterrand Mazarine qui, brusquement, sort de l’ombre et du “caché”. C’était un secret bien gardé par le président Mitterrand et en raison du poste occupé par le père, la nouvelle parut sensationnelle. Les personnages du spectacle et du monde cinématogra-phique appartiennent à la sphère de l’extra-ordinaire. Les jour-nalistes les traquent parce qu’ils savent que le public est avide de connaître tel ou tel événement qui jalonne la vie de ces «monstres sacrés». 2- Le “conflit” est une autre composante du sensationnel. La société n’est pas un corps harmonieux, une formation d’indi-vidus sereins. Le conflit est inscrit au cœur même de la société. La lutte politique, les critiques formulées par les leaders, les antagonismes des groupes sociaux et des partis politiques, les grèves, les manifestations dans la rue, les revendications syndicales, autant d’indices qui montrent à l’évidence que la société n’est pas homogène. On trouve difficilement des démocraties sereines. Les tensions existent au niveau politique entre gouvernement et opposition: la politique est, par définition, un rapport de forces.

VIOLENCE ET MORT

3- Il n’est pas étonnant, dès lors, que la violence soit inscrite au cœur des sociétés. Malgré toutes les tentatives pour l’expulser, elle reste présente et la presse étale chaque jour les méfaits et les conséquences de la violence. Depuis les temps barbares jusqu’à présent la violence a existé sous différentes formes. Le grand psycho-sociologue, Konrad Lorenz va même jusqu’à dire qu’il existe dans la nature humaine comme un instinct d’agressivité. Toute société se fait ou se défait par la violence. Le sociologue G. Balandier écrit: «La peur, la catastrophe, l’apocalypse hantent les scènes de la modernité à la façon de vieux monstres de retour. Une culture de l’effroi s’inscrit sur le corps mouvant de la culture actuelle». 4- La “mort” est le corollaire de la violence. La mort naturelle n’intéresse pas les médias, sauf s’il s’agit d’une célébrité. Tout le monde craint la mort et l’on observe là-dessus un silence dicté par la superstitions. Mais il y a des morts violentes dont les journaux parlent parce que le lecteur est attiré par le morbide. Un journal qui ne diffuserait que de bonnes nouvelles ne se vendrait pas. L’expérience en a été faite. Le livre de Gloria Awad est incontournable pour quiconque veut étudier le rôle du sensationnel dans les médias et la place de l’événement dans le journalisme. Nous n’avons donné qu’un aperçu assez bref de l’ouvrage qui recèle d’autres aspects du phénomène analysés avec une grande perspicacité. Un ouvrage indispensable pour les chercheurs et les lecteurs intéressés.

SAMI ANHOURY.


“LE QADI ET LA DISEUSE DE BONNE AVENTURE”, DE NABIL SALEH...

Ou “Le journal intime d’un juge dans le Bey-routh ottoman”. Imprimé en anglais, aux éditions “Quar-tet Books” ce jour-nal est un manuscrit authentique décou-vert à la fin des années 70, dans le mur d’une ancienne maison de Beyrouth. Nabil Saleh, avocat de métier, est déjà l’auteur de plusieurs livres de droit et ces mémoires du juge ottoman Cheikh Abdallah ben Ahmad ben Abu Bakr al-Jabbour sont ses premiers essais littéraires. Ce roman historique raconte, par le menu détail, les journées bien remplies de ce magistrat, Abou-Khaled ainsi appelé par sa famille et ses amis. Les mémoires sont datées, mensuellement, selon les mois de l’Hégire, de Muharram 1259 H (janvier 1843) à Shawwal 1259 H (octobre 1843) et s’étalent sur 147 pages.

POURQUOI CET OUVRAGE?

Dans le préambule, l’auteur explique les motifs qui l’ont poussé à coucher sur le papier ses pensées intimes dans des jours troubles où “ce qu’on dit est plus important que ce qu’on pense, tant que ce qu’on pense n’est pas rendu public”. Dans cet esprit, le journal révèle les réflexions de l’éminent magistrat concernant les membres de sa famille, ses amis et relations, des marchands, des officiels ou des ennemis. Ce qui nous ramène près de 150 ans dans le temps, à l’époque où des événements bru-taux ont agité le Mont-Liban, à sa-voir: l’invasion d’Ibrahim Pacha (1832), le bombardement de Beyrouth par les flottes britannique et autrichienne, le débarque-ment à Jounieh et l’éviction d’Ibrahim Pacha. Suite à ces événements, une période de calme temporaire s’est installée. Accalmie ayant favorisé l’écriture de cet ouvrage dans lequel on devine une certaine routine dans le quoti-dien de l’homme de loi qui siégeait au tribunal trois fois par semaine et se rendait les vendredi aux Ham-mam où il écoutait les derniers potins avant d’aller prier à la mosquée.

Me Nabil Saleh.

RENCONTRE AVEC UNE GITANE

L’homme de loi continue, tout au long des dix mois racontés dans les mémoires à porter un jugement critique et humanitaire sur les situations et les personnages qui l’entourent, jusqu’au moment où les mémoires sont interrompus, sans raison apparente, sinon qu’Abou-Khaled a présenté sa démission de son poste de juge ou qu’il a été poussé à présenter sa démission, bien que, par la suite, il ait occupé différents postes officiels. Son entrée dans le monde des affaires ne lui offrit plus l’occasion de ren-contrer des cas humanitaires, comme ceux relatés dans ses mé-moires. Des cas et des événements qui n’ont pas manqué et ne manqueront pas de susciter des sentiments divers, tels la joie, l’inquiétude et, parfois même, la curiosité comme sa rencontre avec la gitane, diseuse de bonne aventure.