LA TRIBUNE
AU-DELA DU RITUEL
Le rituel est en marche. Le gouver-nement se présentera bientôt devant la Chambre. Il sollicitera une confiance qui lui est acquise d’avance. Il y aura, bien sûr, beaucoup de discours pour commenter la déclaration ministérielle et la composition du Cabinet. Pour cela, on prévoit trois jours consécutifs de séances. La soupape aura ainsi fonctionné à plein. Chacun aura tenu son rôle, puis ira vaquer à ses occupations habituelles. La déclaration ministérielle, qui est censée être le pivot de ce rituel, est en gestation ces jours-ci et on peut prévoir, sans risque de se tromper, qu’elle passe-ra en revue tout ce qui nous préoccupe. M. Hariri, on peut au moins, lui recon-naître cette qualité, est un homme intelligent; il saura bien articuler ses arguments et répondre à toutes les attentes. Sur le papier, bien entendu. C’est pourquoi, une fois le papier lu, abondamment commenté et voté, on le repliera et on n’y pensera plus. Le rituel est achevé.
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Ensuite, il faudra se mettre au travail. Comment?... Voilà toujours le problème. Comme l’on se trouve devant une combinaison ministé-rielle semblable à celle que nous avons vu à l’œuvre durant ces quatre dernières années - (avec le même corps admi-nistratif) - il est difficile d’imaginer qu’elle puisse modifier en quoi que ce soit ses objectifs fondamentaux et ses méthodes. Nous sommes ainsi assurés d’une continuité que les accès de mauvaise humeur de M. Joumblatt (par exemple) ont peu de chance d’infléchir dans un sens ou dans l’autre. C’est M. Hariri personnellement qui, depuis quatre ans, donne le ton et fixe les objectifs et les priorités. Qui, parmi ses ministres, est apte à avoir une vision différente de la situation et capable d’amener le chef du gouvernement à une autre idée de l’avenir? Aucun. Et voilà le drame. D’une part, on ne voit pas, en dehors de M. Hariri, le présidentiable en situation de proposer une autre politique (il y a, bien entendu, M. Hoss, mais il n’est pas persona grata). Et, d’autre part, M. Hariri étant installé aux commandes et apparaissant comme l’homme providentiel, l’Etat est engagé, sans esprit de retour, sur une voie qui conduit immanquablement à l’aggravation de la crise sociale et économique. A ce danger que chacun voit et sur lequel l’attention du chef du gouver-nement a pu, enfin, être fixée, on peut prévoir que les experts, dont M. Hariri sait s’entourer, ne pourront proposer que des palliatifs, alors que c’est la vision même de l’avenir qui devrait être modifiée. Et cela, avant que les prêteurs de fonds qu’on sollicite, préoccupés d’abord et uniquement par nos équi-libres budgétaires, ne viennent aggra-ver les conditions sociales par ce qu’on appelle les plans “d’ajustements structurels”.
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Quel Liban veut-on nous faire? Sur quelles bases économiques et sociales? Telle est la question devant laquelle on se dérobe pour laisser se poursuivre la réalisation d’un projet de construction d’une vaste métropole, conçue comme un centre de spéculations financières et d’attraction pour des activités tertiaires, pendant que la vie agricole et industrielle dépérit entraînant chômage et appauvrissement. C’est une politique pour l’ensemble du territoire libanais et pour l’ensemble de ses habitants qu’il faut concevoir, tenant compte des réalités humaines et des besoins. Si l’on continue à ne voir le pays qu’à travers sa capitale, on se prépare des lendemains dramatiques.
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Depuis quatre ans que la sonnette d’alarme est tirée périodiquement, M. Hariri n’a voulu rien entendre, persuadé qu’il est dans le vrai. Maintenant qu’il semble avoir entendu, il nous revient, superbe, avec les mêmes hommes aux postes-clé et la même rhétorique sur les effets bénéfiques du plan de reconstruction sur les conditions sociales. A ne considérer que l’équipe dont il s’est entouré (à son corps défendant peut-être?) et qui ne diffère en rien, pour l’essentiel, des précédentes, comment prétendre que quelque chose puisse changer? Un même gouvernement pour un autre Liban? C’est une sinistre plaisanterie. Ne vaudrait-il pas mieux, par respect pour le bon sens des citoyens, reconnaître qu’en fait d’hommes, on n’a rien de mieux à offrir? Et se contenter de prier chacun de ces ministres de balayer devant sa porte? Un peu de modestie rendrait ce pays plus crédible.
RENE AGGIOURI.