LES NOUVELLES FIGURES DU PARLEMENT

DEPUTE (CHIITE-AMALISTE) DE BEYROUTH

HUSSEIN YATIME:

“IL NE PEUT Y AVOIR DE VERITABLE RECONSTRUCTION SANS LIBERATION TOTALE DU PAYS”

Né à Kfardounine (Liban-Sud) en 1934, d’une famille modeste, tel qu’il le dit lui-même, il se déplace dès 1942 à Beyrouth; il s’établit à Zoukak el-Blatt et poursuit ses études grâce à un effort personnel. Il fait le secondaire à l’Ecole amélite, obtient une licence en Histoire, un DES en éducation de l’Université arabe de Beyrouth et un doctorat d’Etat en histoire de l’Université du Caire. Dès 1956, il fonde les écoles académiques et professionnelles de l’Institut arabe et sera, durant des années, président du Syndicat des écoles privées au Liban Membre de plusieurs associations, cercles culturels et conseils d’administration, il a à son actif plusieurs conférences et publications universitaires. Sa vie politique, il l’entame très jeune en tant que membre du Baas “avant que ce parti se brise les ailes” dit-il. Il se qualifie donc “nationaliste arabe”. Lorsque l’imam Moussa Sadr crée le mouvement des déshérités, il le rejoint et s’intègre ensuite au mouvement “Amal” où il assumera dans les années 80 des responsabilités au sein du bureau exécutif, pour entrer dans l’ombre par la suite. Aujourd’hui, il demeure un des conseillers du président Berri pour les affaires éducatives. Marié, il a trois enfants: un médecin, un ingénieur informaticien et une fille mariée. Ses hobbies: la lecture (sa riche bibliothèque en témoigne) et les voyages “qui, affirme-t-il, sont une culture en soi”.

ETRE MINISTRE EST UN HONNEUR

Ayant rencontré le député Yatime, à son bureau à Zokak el-Blatt, la veille même de la proclamation du nouveau Cabinet Hariri, nous avons tenu à lui poser cette question: “Si on vous avait proposé un portefeuille ministériel qu’auriez-vous choisi?” Il répond: “Etre minis-tre est un honneur auquel je ne prétends pas, mais que je souhaite même si, de nos jours, cette tâche est difficile à assumer. Car le pays traverse une période critique et délicate, aussi bien sur le plan interne que régional. Si nous voulons réellement travailler pour le bien de la patrie et défendre sa cause, croyez-moi, en tant que parlementaires, nous ne sommes pas à envier pour ce rôle”. “Tout portefeuille en cette phase ajoute-t-il est important. Nous sommes dans une étape de reconstruction après une longue épreuve qui, à mon avis, n’est pas complètement terminée, du fait qu’on en subit encore les conséquences. “Mais en tant qu’éducateur, j’aurais été intéressé par l’un des portefeuilles ayant rapport avec l’éducation et, plus particulièrement, celui de l’enseignement technique et professionnel. Car si l’on veut réellement édifier l’avenir, il faut former nos jeunes sur le plan professionnel, afin qu’ils puissent répondre aux besoins du pays et du marché du travail.”

JE NE SUIS PAS UN NOUVEAU VENU A LA POLITIQUE

- Qu’est-ce qui vous a amené à la députation?

“La politique ne m’est pas étrangère et le fait d’être élu député ne constitue pas un bouleversement par rapport à mon statut d’éducateur et de fondateur d’écoles privées. “Rappelez-vous, en pleine guerre, en 1985, lorsque vous avez traversé les lignes de démarcation pour venir m’interviewer à mon domicile, ce n’était pas pour mon rôle et titre d’éducateur, mais en tant que responsable du mouvement “Amal” jouant un rôle politique et national. Depuis longtemps, je m’intéresse et m’occupe de la chose publique et dès ma prime jeunesse j’étais politisé. Ce n’est donc pas de trop pour celui qui travaille dans la politique d’ambitionner d’être député ou ministre et de participer à toute action au service de la collectivité. Mon ambition est un fait naturel”.

- Si vous n’étiez pas sur la liste de Hariri, auriez-vous été élu?

«J’étais heureux d’être sur la liste présidée par le Premier ministre, mais je peux vous dire que ma joie était plus grande du fait que les présidents Berri et Hariri se sont mis d’accord pour que je sois l’un des deux candidats chiites de Beyrouth. La liste de la «décision de Beyrouth» a le mérite de ma réussite, mais le mérite revient, aussi, au président de la Chambre qui a proposé mon nom. Ils ne m’ont pas choisi en me tirant du fond d’une oubliette, mais en prenant en considération mon dossier et mon action».

MES EFFORTS ONT ETE RECOMPENSES

M. Yatime poursuit: «Je suis fier de mon action, car j’ai travaillé pour ma patrie avec honneur et fierté aux heures les plus difficiles. Je me déplaçais entre les deux secteurs de la capitale pour rapprocher les points de vue politiques, répondre aux demandes et besoins des plus nécessiteux. Dieu a récompensé mes efforts.»

- Avez-vous réellement une assise populaire?

«Oui et je le dis en toute fierté. Depuis 1956, j’enseigne et forme des générations et je pense bien avoir une confortable assise populaire: constituée de mes nombreux élèves, de leurs parents et des enseignants des différentes écoles qui font partie de l’Institut arabe. «J’imagine, aussi, que les services rendus aux gens dans les domaines éducatif, social et politique durant quarante ans, surtout au cours des années de guerre, m’ont permis d’établir de bonnes relations auprès de tous les milieux, non seulement chiites, mais de toutes les communautés dans les deux secteurs de Beyrouth. Preuve en est, que j’ai obtenu un grand nombre de voix dans les quartiers Est de Beyrouth, si l’on peut se permettre encore d’utiliser cette expression et chez les Arméniens à qui, je suis très ouvert. J’ai déjà été invité trois fois, officiellement, en Arménie par le gouvernement d’Erevan et j’ai répondu à ces invitations».

PAS DE MARCHANDAGE

A propos de l’ambiguïté ayant accompagné le dépouillement des bulletins de vote en ce qui le concerne et l’autre candidat chiite de la même liste, Hassan Sabra, s’il y a eu marchandage entre Berri et Hariri pour que ce soit lui qui passe, M. Yatime répond: «Il n’y a eu aucune ambiguïté. Je vous réfère au juge Afif Chamsseddine qui présidait le centre de dépouillement à Sanayeh et au communiqué qu’il a publié pour informer le citoyen de la vérité des faits et mettre fin aux rumeurs et interrogations des uns et des autres. «En fait, il y a eu une erreur d’addition dans l’un des bordereaux qui donnait une voix de plus en faveur de Hassan Sabra. On a recommencé le décompte des voix et on a trouvé qu’il y avait 600 voix pour Hussein Yatime. Lorsque le président Hariri est arrivé à Sanayeh en compagnie du ministre de la Justice, le décompte était déjà terminé et il a simplement demandé que le dépouillement soit clos. Il n’y a eu aucun marchandage en ma faveur. «Il est, cependant, déplorable qu’à la veille du troisième millénaire, on continue à procéder au dépouillement d’une manière empirique. «Je voudrais, par ailleurs, préciser que Hassan Sabra est un ami de longue date: nous étions tous deux sur la «liste Hariri». Notre bataille n’était pas entre nous, mais avec les autres et j’aurais souhaité qu’on fût élu tous les deux. Les résultats du scrutin en ont décidé autrement».

NOTRE PREMIER OBJECTIF: LIBERER LE PAYS

- Auriez-vous un programme que vous aimeriez faire entériner par la Chambre?

«Mon programme devrait être celui de chaque député ayant foi en sa patrie et en la défense de sa cause. Après cette longue et dure épreuve qui a divisé le pays et ses institutions, le Liban est en train aujourd’hui de sortir de ses cendres, tel le phœnix. L’Etat de Taëf a réussi à réunifier le pays, à instaurer la paix civile, ce qui a permis de mettre en marche le processus de reconstruction. Mais il ne peut y avoir de véritable reconstruction sans libération totale de la terre. “Notre premier objectif est de chasser l’occupant israélien. Cette action est menée, actuellement, par le fusil grâce à la résistance à qui je rends hommage. Nous aurions souhaité que cette résistance ne se limitât pas au “Hezbollah” et au mouvement “Amal” pour devenir une véritable résistance nationale à laquelle tous les Libanais prendraient part. “La libération demeure donc ma priorité. Or, celle-ci ne se fait pas, uniquement, par les armes mais par une véritable prise de conscience à l’échelle nationale. Assurer les besoins de base au citoyen: eau, électricité, routes, écoles, dispensaires est une forme de résistance. “Le processus de reconstruction est également très important, car le Liban est un pays de services et doit être à la hauteur de la tâche. Surtout pour faire face à Israël qui se renforce en tout domaine pour nous supplanter au P.O. Le juif veut, surtout, prendre la place du chrétien qui est à la base de la civilisation, de la culture et du progrès dans cette région du globe. Il nous faut donc entreprendre un travail de résistance nationale en profondeur au niveau de la pensée, de la réflexion, de l’éducation et de la prise de conscience. “La résistance à l’occupant, exige, aussi, qu’on se penche en priorité sur les problèmes socio-économiques multiples auxquels le citoyen est confronté à l’heure actuelle”.

POUR UNE INFORMATION RESPONSABLE

Le député de Beyrouth souhaite donc que le nouveau gouvernement révise son ordre de priorités: “La reconstruction du Centre-Ville est importante, dit-il, mais on doit s’occuper des problèmes socio-économiques et éveiller le citoyen sur la valeur de sa patrie, afin qu’il en ait aussi une vision unifiée... Ceci ne peut se faire que par l’éducation et l’enseignement. Savoir comment former nos enfants dans les écoles, quels livres d’Histoire, d’éducation civique adopter, quelle philosophie et littérature enseigner? “Mes priorités seront les dossiers de l’enseignement et de l’éducation nationale, car tout commence à l’école; puis, à l’université. Le rôle du foyer, noyau familial de base demeure primordial”. M. Yatime considère que le rôle des médias est, lui aussi, important: “C’est, dit-il, une école de formation en soi. “L’information est entrée dans chaque maison et avec l’Internet, le monde est devenu petit”. “Pour cela, ajoute-t-il, je suis avec la loi régissant les médias dans un objectif national. Je ne crois pas, qu’il y ait un danger pour les libertés au Liban. “L’information est le “Quatrième pouvoir”; sans elle, notre pays n’a pas de valeur. Nous sommes fiers de notre liberté et de nos médias, mais il faut un certain contrôle, afin que l’information ne provoque pas à nouveau la discorde, alors qu’elle doit unifier et rassembler les Libanais. La presse doit être responsable, tout comme chacun d’entre nous, car la patrie demeure au-dessus de tous. Il y a des raisons d’Etat qu’il faut accepter et admettre. Il nous faut donc reconstruire un pays avec le moins de dégâts possibles sur le plan démocratique”.

CONCILIER ENTRE DEUX BLOCS PARLEMENTAIRES

- Vous semblez appartenir à deux blocs parlementaires; l’un présidé par M. Berri, l’autre par M. Hariri. Allez-vous pouvoir concilier entre les deux?

“Etant le candidat du mouvement “Amal” sur la liste de “la décision de Beyrouth”, il est tout à fait naturel que je fasse partie des deux blocs. Il n’y a pas de contradiction entre eux car ils suivent une même ligne politique.”

- Et s’il y a un conflit?

“On en parlera en son temps. Mais ne soyez pas trop pessimiste. Ils sont d’accord; il leur est demandé de l’être et leur sagesse fera qu’ils s’entendront.” M. Yatime affirme qu’il arrivera à joindre les deux bouts entre ses activités professionnelles et la députation, d’autant qu’il s’est déchargé de certaines de ses occupations éducatives pour se donner entièrement à son rôle de parlementaire. “Mais, précise-t-il, je ne pourrais jamais laisser tomber ma vie professionnelle et me limiter à l’action politique. Je suis comme une mère de famille qui peut à la fois s’occuper de son foyer, de l’éducation de ses enfants et de sa vie professionnelle à l’extérieur du foyer”. Au Parlement, il souhaiterait faire partie de deux commissions: celles de l’Education nationale, vu l’expérience qu’il a acquise dans ce domaine et des Affaires étrangères, étant donné l’importance et la gravité de la conjoncture régionale et ses implications libanaises.

HOMMAGE A CHIRAC

Enfin, il rend hommage au président français Jacques Chirac “qui, dit-il, a prouvé qu’il était le digne descendant de la Révolution française ayant instauré les valeurs d’Egalité, de Fraternité et de Liberté. Son attitude à Jérusalem nous a rappelé le comportement de Jésus-Christ, lorsqu’Il est entré au temple pour en chasser les marchands”. “Chirac est en train de ramener les relations franco-arabes à leur contexte naturel, telles quelles étaient au temps du général De Gaulle et de redonner aux relations libano-françaises leur vitalité d’antan, ce qui aidera le Liban à récupérer sa terre et, les Arabes, leur droit.”

NELLY HELOU.