BLOC-NOTES

A BATONS ROMPUS...

Il me vient quelquefois à l’esprit des phrases absurdes et farfelues, par exemple: «le patron, c’est moi». Comme gargarisme, ça me réussit, mais comme réalité, c’est nul. Et d’autant plus vexant que ma prétention, à moi peuple libanais de m’affirmer le patron n’est que l’exacte et stricte expression du mot «démocratie» dont on nous assomme à longueur de journées. Démocratie du grec «dêmos», peuple et «kratos», autorité, définit une forme de gouvernement dans laquelle l’autorité émane du peuple. Autrement dit, de moi citoyen de ce pays. Donc, le patron, c’est moi, le parlement ne faisant que me représenter et traduire ma volonté (tu parles!). Par le truchement du parlement, je désigne le président de la République, le chef du Législatif, le Premier ministre et les ministres, les magistrats et les ambassadeurs, les fonctionnaires de haut en bas de l’échelle administrative. C’est moi qui, après les avoir mis en place, paie (demandez plutôt à Fouad Sanioura) leurs traitements, leurs frais somptuaires, le vent et les milliards que déplace leurs progénitures. C’est de ma poche, à moi, que sortent les juteuses commissions de «gré à gré» et l’argent qu’ils se laissent voler (?). C’est sur mon dos que s’édifient les fortunes et les projets grand-guignolesques. En contrepartie, j’attends qu’on me laisse mes illusions, qu’on me témoigne du respect. J’entends qu’un petit zut de fonctionnaire - qui vit à mes crochets - s’abstienne de me traiter comme la poussière de ses souliers. Ô pauvre verminière! Tu n’as sur toi instrument ni matière

Pour me jeter de cette étroite voie Va te cacher que le chat ne te voit. Plus cachés que nous le sommes, on meurt. Plus gonflés que nos «inamovibles», on crève. Parmi la douzaine de cette race supérieure - et à tout seigneur tout honneur - le vice-Premier ministre, ministre de l’Intérieur se distingue par sa redoutable efficacité. En un mot, «Dawltou» ne s’en laisse pas conter. Notamment par les syndicalistes dont il a fait encercler une centaine d’entre eux, venus faire du sit-in, par plus de 1000 agents des FSI armés de fusils mitrailleurs, protégés par des boucliers anti-émeute et véhiculés par des chars d’assaut. Par simple curiosité, nous aimerions savoir où se cachent ces troupes de choc à l’heure où la ville entière est livrée aux voyous de tout acabit et de toutes nationalités qui s’attaquent de préférence en plein jour à des femmes seules. Lundi dernier encore, à 9 heures du matin, quartier Sursock, devant la porte de son immeuble, Mme Joseph Geagea a été attaquée, sauvagement jetée à terre et délestée de son sac à main. Elle se trouve actuellement à l’hôpital avec une fracture du bassin. Avant elle, Mme Kassatly avait subi le même sort. Elle en a, elle, pour trois mois d’hôpital. D’autres encore et d’autres… Au total 14 agressions en un mois et dans le même quartier. Partout ailleurs, à Achrafié, le même scénario: Mmes Asmar, Audi, Debs, Harmouche, Gaspard, Dahdah… et j’en passe… A la police aussi on passe, mais du fait divers au théâtre de boulevard, les plaignants étant, en priorité, considérés comme les vrais coupables et traités comme tels, sous le regard bovin - qui se veut fûté - du préposé de service. Et si, par le plus grand des hasards, un de ces apaches (je veux parler des agresseurs) est arrêté, un voile pudique de silence tombe brusquement sur l’enquête. Pourquoi? Très probablement parce que l’apache en question fait partie du contingent de charmantes natures qui se déversent sur nous à travers la bonne frontière. Ecoeurants de zèle servile, nos responsa-bles oublient que l’on n’est pas particu-lièrement tendres pour les malfaiteurs sur les bords du Barada. Et ce n’est pas à Damas que l’on verrait des femmes agressées dans les rues. Pourquoi, dans ce cas, ne pas nous aligner, une fois de plus, sur la grande soeur et faire régner à Beyrouth l’ordre absolu et la sécurité qui règnent en Syrie? Le plus grinçant de l’histoire est la taxe de «gardiennage» qu’on nous oblige à payer chaque année, alors que les «gar-diens» font partie d’une vieille panoplie folklorique tombée en désuétude, au même titre que le caleçon à fronces, la cariole, le rouet de grand-mère, le pressoir à olives familial, la parole d’honneur et la souve-raineté nationale.

ALINE LAHOUD.