LIRE EN FRANÇAIS ET EN MUSIQUE

RENCONTRE AVEC DIDIER DECOIN

Il est au Liban pour signer son dernier ouvrage «La promeneuse d’oiseaux» paru aux Editions du Seuil. Journaliste, romancier scénariste, on lui doit le scénario «Hors la vie» de Maroun Bagdadi et bien d’autres! Auteur de nombreux romans, il a obtenu le prix Goncourt en 1977 avec «John l’Enfer». Essayiste et biographe, il a écrit des ouvrages empreints de spiritualité: «Il fait Dieu» et «Une vie d’Elisabeth de la Trinité». Il est président de la chaîne de fictions France Télé Films. Ancien président de la Société des Gens de Lettres, il fait partie depuis 1995, de l’Académie Goncourt. Tel est Didier Decoin, homme polyvalent, au regard voguant sur des mers lointaines et dont la conversation imagée procure un plaisir ineffable.

-Vous êtes homme de lettres et amoureux du cinéma. Quel lien établissez-vous entre les deux domaines?

«C’est toujours, au départ, la même matière première: l’imagination et l’histoire. Qu’elles soient traduites en images ou en phrases, la différence n’est pas fondamentale. C’est comme parler: arabe ou français, qu’importe? L’essentiel est de communiquer.»

TECHNIQUES DIFFERENTES

- Vous avez écrit des livres mais aussi de nombreux scénarios. Que pensez-vous de cette discipline de l’adaptation en général, et de celle qui préside à la composition de vos livres en particulier?

«J’écris mes livres, parce que je les considère impropres à l’adaptation cinématographique. Il s’agit là de deux techniques différentes. Mes livres sont trop longs pour le cinéma et trop coûteux à réaliser. Si j’ai écrit des romans, c’est que c’était là leur finalité - tout comme j’ai écrit des œuvres pour le cinéma et non pas pour le roman.»

- Oui, mais qu’est-ce qui les différencie?

«C’est la structure. Le Cinéma, c’est l’art du spectacle alors que la littérature, c’est celui de la réflexion. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de réflexion dans le spectacle! «John l’Enfer» par exemple est infaisable au cinéma. Beaucoup de professionnels ont essayé, pendant très longtemps de l’adapter au cinéma sans jamais y parvenir.»

- Comment vous rendez-vous compte si telle œuvre est adaptable ou pas?

«C’est un peu mon intuition qui me le dit. Comme quand vous passez devant une vitrine, que vous y voyez une jolie robe et que vous vous dîtes: ce n’est pourtant pas mon genre. L’œuvre littéraire a un genre qui peut être audiovisuel (car je pense aussi à la télévision) ou romanesque.»

- Vous avez beaucoup écrit. Lequel de vos ouvrages préférez-vous?

«Chacun correspond à une étape, à une période de ma vie d’écrivain. Vous savez, pour l’écrivain les livres sont comme ses enfants: on les aime tous on ne peut avoir de préférence!»

JE NE SUIS PAS JUGE ET PARTIE

- Vous êtes écrivain et membre du jury Goncourt. Ne trouvez-vous pas de difficulté à être juge et partie?

«Je ne suis pas juge et partie. Tous les membres de l’Académie Goncourt sont écrivains et doivent l’être. Il serait dangereux que nous ne le soyons pas, que nous n’écrivions pas. Sinon comment aurions-nous de l’admiration pour telle œuvre ou de l’indulgence pour telle? C’est une règle: tous les membres du jury Goncourt doivent être nécessairement écrivains mais pas nécessairement Français!»

- Que représente pour vous le monde de la littérature?

«C’est un monde de plaisir. Je suis lecteur avant d’être écrivain. C’est une des plus grandes joies de ma vie. Je lis un livre par jour, ça m’est aussi vital que manger et boire.»

- Que lisez-vous?

«Je lis des Bandes dessinées, des livres dits sérieux, moins sérieux, ou pas sérieux du tout! Vous savez, on est papivore quand on aime lire.»

- Votre dernier-né, «La promeneuse d’oiseaux» nous ramène au roman initiatique et à la mentalité du XIXe siècle. Pourquoi ce retour en arrière?

«Le XIXe siècle est un très beau siècle, surtout la fin du XIXe, après les années 1850. J’aurais aimé y vivre. Mon héroïne n’aurait pas pu vivre aujourd’hui! J’ai voulu ce livre sur le XIXème siècle aussitôt après que Sarah (l’héroïne) soit entrée en scène. En l’écrivant, j’avais l’impression de vivre moi-même à la même époque. Hélas, le livre est fini… et je vis au XXème.»

- Dans le roman initiatique, il s’agit généralement d’un jeune homme qui fait son entrée dans la vie sociale et sentimentale. Pourquoi avoir choisi une jeune fille?

«Il y a toujours une jeune fille qui assume un rôle important dans mon œuvre. C’est ce que je sais le moins mal décrire. J’ai dû être une fille dans une vie antérieure!» (Sourire).

- Croyez-vous à la réincarnation?

«Non, mais ce serait chouette!»

- Pourquoi votre héroïne est-elle muette?

Avez-vous voulu révéler des voix intérieures? «Nous sommes dans un monde où tout le monde parle, où la communication est orale. Je voulais voir si une personne privée de sa voix pouvait faire sa vie et mener son amour jusqu’à la fin. Oui, elle peut! Savez-vous que je suis effrayé par la voix, par son pouvoir? Et je pense à une autre forme de silence, la mort.»

- Sarah a beaucoup lu, rêvé à l’amour et s’est laissée porter par son imagination. Serait-elle une autre Mme Bovary?

«Très bonne question! La différence entre elles - c’est que Mme Bovary meurt de rester d’attendre, alors que Sarah va à la recherche de son amour. Sarah est un renard libre, Emma Bovary un écureuil dans une cage.»

- Vous avez écrit «Il fait Dieu», la foi quel rôle joue-t-elle aussi bien dans votre œuvre que dans votre vie?

«Dans mon œuvre, aucun. J’estime que je n’ai pas à infliger mes états d’âme et mes croyances aux autres. La foi, c’est d’abord la liberté. Quand on me lit, on ne sait pas que je suis croyant. Dans la vie, c’est autrement; vous avez des lunettes, sans elles vous ne voyez pas. Sans Dieu dans ma vie, je suis myope: je ne verrais et ne comprendrais rien!»

- Quelle impression vous laisse votre premier séjour au Liban!

«J’y reviendrai plus longtemps et en famille parce qu’il ne faut pas en profiter égoïstement sans en faire part à eux qu’on aime. Ce qui me frappe le plus, c’est le Libanais: Nous avons eu des guerres en Europe. La dernière date de 50 ans et on n’a pas encore oublié, ni pardonné: on continue à condamner. C’est incroyable comme les Libanais peuvent effacer et pardonner en moins de 15 ans de guerre! Et comme je suis amoureux de la vertu du pardon, j’en suis frappé, vraiment! C’est un pardon au nom de l’homme, c’est un acte volontariste! Et c’est ce que j’admire chez les Libanais!

Propos recueillis par NICOLE EL-KAREH