LES EVENEMENTS DE LA SEMAINE
Après avoir donné lecture devant la Chambre mardi matin, de sa déclaration ministérielle (notre photo), le chef du gouvernement a tenu l’après-midi du même jour, devant les banquiers arabes réunis au “Coral Beach” des propos fielleux qui avaient tout l’air d’une provocation à l’adresse de ses détracteurs. C’est dans ce même hôtel que le congrès national a résolu, une semaine plus tôt, de partir en guerre contre le Sérail, en déclenchant un vaste mouvement protestataire qui débutera par une grève générale et des manifestations, le 28 novembre.
EPREUVE DE FORCE EN PERSPECTIVE AU PLAN POLITICO-POPULAIRE
L’Assemblée a siégé mardi pendant près d’une demi-heure, le temps nécessaire pour la lecture, par le chef du gouvernement, de la déclaration ministérielle, sur base de laquelle il réclamera la confiance des députés. Le débat sous l’hémicycle commencera lundi prochain et se poursuivra pendant deux jours. Entre-temps, les cinquante députés s’étant inscrits pour prendre la parole, auront fourbi leurs armes; spécialement les oppo-sants qui refuseront la confiance. Les autres, c’est-à-dire les loyalistes ou les “indépendants” se contenteront de critiquer le Pouvoir et sa politique qualifiée de “boî-teuse” et “d’inconséquente”, pour finalement proclamer leur appui au troisième Cabinet Hariri et souscrire à ses projets et initiatives... Pour en revenir à la déclaration ministé-rielle, son texte ne diffère nullement de ceux établis par toute équipe gouvernementale depuis l’avènement de l’indépendance. A eux s’applique le dicton populaire qui s’énonce de la sorte: “Ecoutez et vous vous réjouissez, mais à l’essai vous devenez triste”... A vrai dire, le gouvernement promet monts et merveilles quand il se présente devant la Chambre. Mais par la suite, ses promesses se volatilisent avec une célérité déconcertante. La déclaration ministérielle (haririenne) n’oublie rien ou presque - sauf le problème de l’audiovisuel que le Premier ministre considère comme une “affaire classée” dont le dossier ne sera plus rouvert... En dépit des réclamations persis-tantes de tous les milieux, sauf, naturelle-mment, ceux proches du sultan... qui se sont répartis les licences des stations radiphoni-ques et de télévision. Il ne faut pas se leurrer: M. Hariri est intraitable sur ce dossier et son intransigeance à ce propos n’est pas utopique; elle est bien réelle. Aussi, persistera-t-il dans sa politique ferme bien qu’irrationnelle, allant à l’encontre des intérêts d’une large fraction des Libanais, hormis ceux qui gravitent dans l’orbite du Sérail, à propos desquels on peut répéter avec le dicton: “Les ronces se désaltèrent grâce à leur proximité de la rose.” Cela dit, le débat de confiance s’annonce virulent, d’autant que M. Hariri a donné le ton le soir du jour où il a présenté sa déclaration ministérielle. S’adressant aux participants d’un congrès de banquiers arabes, il a tenu ce langage autant cynique qu’arrogant: “La caravane marche et nos frères arabes doivent compren-dre notre situation: ni les frondeurs n’arrêteront leur campagne, ni le processus de la reconstruction ne se bloquera... Ainsi va le Liban et nous nous sommes habitués à cette situation qui nous amuse, plutôt qu’elle nous indispose. Tout continuera sans arrêt selon les plans préétablis, quoi que fassent ou disent les grincheux et les mécontents...” Une telle disposition d’esprit, incitera sans nul doute les détracteurs du Pouvoir à réagir pour dénoncer sa façon inacceptable de traiter avec les citoyens, en affichant à leur égard un complexe de supériorité... D’ailleurs, les mouvements protestataires décidés par le congrès national du “Coral Beach” commenceront le 28 novembre, en signe d’appui aux libertés publiques et pour obtenir la satisfaction des doléances des classes sociales qui ploient sous le fardeau, devenu insupportable, de la crise socio-économique. Le Pouvoir serait mieux inspiré s’il agissait aux fins de prévenir l’épreuve de force qui semble devoir l’opposer aux administrés et cette partie de bras de fer peut ne pas se terminer à son avantage, n’en déplaise à ses thuriféraires!
Feignant d’ignorer la fronde qui s’amplifie chaque jour davantage, provoquée par le fait pour les gouvernants de tourner l’oreille sourde aux revendications du peuple, le Pouvoir rassemble contre lui tous les mécontents qu’il s’emploie à marginaliser, en les maintenant loin des centres de décision. En plus de cela, le front radical d’opposition (de l’intérieur et de l’extérieur) aura proclamé hier, veille du 53ème anniversaire de l’indépendance, son plan d’action en faveur de la patrie et contre les dangers qui la menacent.
PAR SA POLITIQUE, LE POUVOIR RASSEMBLE CONTRE LUI TOUS LES FRONDEURS...
Le vent de fronde qui souffle depuis quelque temps contre le Pouvoir, s’est concrétisé la semaine dernière au moment où nous mettions sous-presse, sous forme de deux mouvemments, l’un d’eux ayant rassemblé pour la première fois la plupart des frondeurs qui critiquent l’Autorité et la blâment. De fait, les opposants de tous bords se sont retoruvés au “Coral Baach”, où au terme d’un meeting beaucoup plus agressif que celui ayant eu lieu au mois d’octobre, ils ont adopté un plan d’action visant “à défendre les libertés et le droit à une vie décente”. Il y avait là, en plus de personnalités politiques, les présidents Hoss, Omar Karamé et Wazzan en tête, un membre du gouvernement - en l’occurrence le ministre des Déplacés - plusieurs dépu-tés et anciens parlementaires, des repré-sentants de partis, de syndicats, d’orga-nismes économiques, d’associations... et, aussi, des symboles pro-syriens. Ce qui a posé plus d’un point d’interro-gation autour de la position de Damas envers un tel mouvement protestataire. Les participants à ce rassemblement ont approuvé un document de travail commun et appelé à un sit-in à partir de mardi, place de l’Etoile, durant les séances parlementaires consacrées au débat sur la déclaration ministérielle. Les observateurs ont constaté que ce que le document d’entente (de Taëf) n’a pu réaliser, la politique du Cabinet Hariri est parvenue à le faire, à savoir: mobiliser contre cette politique le plus large éventail de forces politico-socio-syndicales. Près d’un millier de citoyens unis pour une même cause - celle des libertés et du pain quotidien - ne se sont pas contentés, cette fois, de discourir et de se séparer sans prendre aucune décision; l’heure était à l’action et non aux discours. Dans le même temps, se poursui-vaient les préparatifs en vue de la proclamation, le 21 novembre, veille du 53ème anniversaire de l’indépendance, du nouveau front d’opposition, celle de Paris et de l’intérieur. Ceci couronnera les efforts déployés au cours des derniers mois par le leader du PNL, à l’effet de rapprocher les divers pôles. Ceux-ci ont élaboré un programme comportant les point ci-après: consacrer les constantes nationales défendues par Bkerké; mettre sur pied un gouverne-ment d’entente; élaborer une nouvelle loi électorale, suivie d’élections (légis-latives et présidentielles) anticipées; obtenir l’abrogation de la loi sur l’audiovisuel; rejeter tout projet d’im-plantation des réfugiés palestiniens; réviser la loi sur les naturalisations. Enfin, le nouveau front s’en prend à la troïka “qui symbolise l’échec de l’accord de Taêf”, parce qu’elle n’a pas favorisé les retrouvailles natio-nales... Après cela, M. Hariri et les thuri-féraires du Pouvoir, continueront-ils à soutenir que “tout va pour le mieux sous notre ciel?” Cette fronde dont on ne peut ni ne doit minimiser l’importance, rappelle celle dont avait été la cible, le cardinal Mazarin, maître absolu du royaume de France pendant la minorité de Louis XIV (1648-1652): elle avait été provoquée par l’impopularité du cardinal et ses exigences financières... pareilles à celles d’un certain ministre d’Etat actuel. Doit-on rappeler que Mazarin dut s’exiler pour que soit, alors, rétablie la paix intérieure?
Défiant les quatorze membres du Conseil de Sécurité, l’Amérique a usé mardi de son droit de veto, pour empêcher la reconduction du mandat de M. Boutros Ghali, secrétaire général des Nations Unies, qui expirera fin décembre 96. Le délégué parmanent US à l’ONU nie que Washington soutient un autre candidat et invite les Etats africains à présenter une liste de personnalités susceptibles de prendre la relève de M. Ghali.
POURQUOI LES USA S’OPPOSENT-ILS A LA REELECTION DE GHALI?
Quatorze voix pour et une - celle des Etats-Unis - contre la réélection de M. Boutros Ghali, secrétaire général des Nations Unies. Les démarches du président (indonésien) du Conseil de Sécurité ont été vaines, celui-ci n’ayant pu fléchir la représentante des USA, Ma-deleine Albright, laquelle avait reçu des instructions du département d’Etat, lui enjoignant d’user du droit de veto pour empêcher la reconduction du mandat du «patron» de l’ONU. La capitale fédérale jus-tifie son opposition irréduc-tible en se limitant à dire que «la prochaine étape exige un nouveau secrétaire général de l’organisation internationale». A-t-elle un candidat? Sans que cela soit confirmé, des sources fiables avancent la candidature de Gro Brundtland, ancien Premier ministre de Norvège. Celle-ci avait démissionné le mois dernier, entraînant la chute de son gouvernement tra-vailliste. Depuis quelque temps, on annonçait son retrait de la scène politique «pour prendre la tête d’une organisation internatio-nale». Mais elle-même a refusé de dévoiler ses intentions sur ce point. Agée de 57 ans - alors que M. Ghali va en avoir 74 - Mme Brundtland est l’auteur d’un rapport sur «le développement durable». Elle l’avait effectué en 1987 pour le compte des Nations Unies et devait servir de base au sommet mondial sur l’environnement ayant tenu ses assises en 1992 à Rio-de-Janeiro. Cela dit, et suite au vote négatif des USA, le président du Conseil de Sécurité a procédé à de nouvelles consultations mardi dernier, pour tenter de dégager une solution de compromis. Une formule a été proposée, consistant à proroger de deux ans le mandat de M. Ghali. D’ici à l’an 2.000, les membres du Conseil auront eu largement le temps de se concerter pour trouver un nouveau secrétaire général «capable de procéder à la réforme de l’ONU, de manière à réduire ses dépenses». Reste à savoir si les Américain y souscriront… Le président du Conseil de Sécurité adopte, pour la circonstance la «politique des petits pas»: ne voulant pas brusquer les choses, ni forcer la main aux USA, il intensifie les consultations à divers niveaux, tout en mettant en garde contre le retard à trancher le «cas Ghali», car à son avis «la prolongation de la crise causera du tort à l’organisation internationale». Au Palais de Verre à New York, la tendance était au début de la semaine en faveur de l’ajournement de l’élection du secrétaire général de quelques semaines, aux fins de prévenir la confrontation entre l’Amérique et les quatre autres membres permanents du Conseil de Sécurité, ce qui risque de se répercuter, négativement, sur les Nations Unies.
ECHOS ET REFLEXIONS
AUTOUR D’UN ANNIVERSAIRE
Le vingt-sixième anniver-saire du “mouvement de re-dressement”, déclenché en 1970 par le président Hafez Assad, a été marqué au Liban par des séances oratoires - plus nombreuses que celles organi-sées en Syrie - durant les-quelles un vibrant hommage a été rendu au chef de l’Etat syrien, dont les orateurs ont magnifié les qualités “de leader et de héros ayant soutenu les causes arabes justes”. Nous nous associons à cet hommage mérité, en ce “jour de l’arabisme, de la liberté, de la dignité et de la gloire”. Des trois meetings oratoires qui ont été radiotélévisés à partir de diverses régions liba-naises et se sont déroulées en présence de personnalités offi-cielles, l’un d’eux a débuté par le seul hymne national syrien, que l’assistance a écouté, comme il se doit, debout. L’hymne libanais a été “ou-blié” et ceci n’a pas manqué d’indisposer les téléspecta-teurs. Ceux-ci étaient nom-breux, pour la raison qu’ils attendaient la suite d’une série télévisée inscrite au program-me de lundi de Télé-Liban. Celle-ci a été annulée au der-nier moment et remplacée par la séance oratoire. Nous voulons bien, comme l’a souligné l’animateur du meeting, organisé par l’Asso-ciation de la jeunesse de Bey-routh, “exprimer notre grati-tude et notre reconnaissance à la Syrie sœur et à son chef... qui défend l’unité du Liban et sa dignité, tout en offrant toute aide possible et en soutenant son frère, le président Hraoui”. Mais nous avons la certitude que le président Assad n’ap-prouve pas le comportement de certains Libanais quand ils ignorent leur hymne national. Maigre compensation: “l’Asso-ciation de la jeunesse de Beyrouth” a fixé nos couleurs nationales aux côtés de celles de la Syrie, ce qui atténue quelque peu la faute impar-donnable qu’elle a commise...
Edouard BASSIL.