LA TRIBUNE
LA LIBERTE DE REVER
Haro sur le baudet!... Rien n’est plus admirable que la subite conversion de la classe politique à l’idée que la cause de tous nos maux réside dans les défaillances du corps administratif de l’Etat. A l’unisson, les hommes qui nous gouver-nent, oubliant qu’ils sont en place depuis six ans, découvrent soudain que l’Administration est minée par la corruption. Mais qui donc a corrompu l’Administration?
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Personne n’a tiré la leçon des expériences passées de prétendue “épuration”. Le sujet n’est, en effet, pas nouveau. On le ressort chaque fois que les échecs ou les errements des gouvernements mobilisent une opinion excédée. Au cours des cinquante dernières années, la seule tentative sérieuse de mettre ordre et discipline dans la gestion de l’Etat fut celle du président Fouad Chéhab qui avait créé les institutions de formation des fonctionnaires et de contrôle du recrutement et de la gestion. Ces institutions existent toujours; mais la classe politique, qui prétend aujourd’hui réformer, s’était acharnée elle-même à les paralyser. Le 26 octobre dernier, devant les anciens de la Faculté d’ingénieurs, M. Hariri, aujourd’hui encore à la tête du gouvernement, annonçait déjà que son premier souci sera, à l’avenir, de mettre les services de l’Etat à l’abri des ingérences corruptrices. Et il ajoutait: “Vous verrez que je me retrouverais seul!” Il n’est plus seul maintenant pour préconiser cette œuvre de salubrité administrative. Mais peut-on parier sur son succès alors que lui-même n’y croyait guère?
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Les élections et la formation du Cabinet n’ont pas modifié la donnée de base de la situation telle que nous la connaissons depuis six ans: la priorité est de présenter un front uni libano-syrien face à Israël. Dans le respect de cette priorité, le Liban peut se consacrer à l’aménagement de son espace intérieur et se livrer à ses jeux politiciens coutumiers en évitant, toutefois, de faire trop de vagues. Les vagues sont produites, depuis quelque temps, par les conditions sociales et économiques dont on rend responsable le processus de reconstruction tel qu’il est conduit par M. Hariri. M. Hariri modifiera-t-il ses méthodes et pourra-t-il, en même temps, s’appuyer sur un corps administratif plus efficace? Tel est le problème auquel on n’a pas de réponse pour le moment.
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En attendant, il y a beaucoup de bruit et de spéculation comme il convient. L’information et la liberté d’informer, qu’est-ce que c’est aujourd’hui? Voyons les choses comme elles sont: C’est l’art de faire parler tous ceux qui sont en charge de la chose publique, de donner un sens à leurs paroles, de spéculer sur la portée de leurs déclarations, éven-tuellement d’en rajouter pour dramatiser. A la présidence de la République, à la présidence du Conseil comme au siège de la présidence du Parlement, une tribune est dressée à la sortie devant laquelle, en se retirant de l’audience, s’arrête obliga-toirement tout visiteur. Caméras, micros et enregistreurs sont braqués sous son nez. Il lui faut nécessairement dire quelque chose, même s’il n’a rien à dire ou s’il ne peut rien révéler. Et il parle. Bien sûr. Comment dédaignerait-il cette publicité gratuite? Une armée de journalistes est répandue dans toutes les administrations. Beaucoup sont attachés aux pas des principaux personnages de l’Etat. Et quand l’un ou l’autre de ces personnages n’est pas disponible, on peut toujours se rabattre sur un député quelconque pour lui faire dire ce qu’il pense de “la situation”. Et c’est ainsi tous les jours. Au siège du journal, le rédacteur politique recueille toute cette moisson de propos, plus ou moins motivés, et rédige une longue tartine où, faisant le “point” et soucieux de pimenter une information sans originalité, il glisse ses propres commentaires en les attribuant tantôt à un ancien ministre qu’il ne nomme pas puisqu’il n’existe pas, tantôt à un diplomate couvert par un égal anonymat ou à un quelconque notable pas davantage identifié mais affublé d’une tendance. En somme, le rédacteur dialogue avec lui-même en se dédoublant sans arrêt. C’est du cinéma, du théâtre. Ainsi se remplissent, tous les matins, des pages entières de rumeurs et de spéculations sur “l’évolution de la situation”, comme si cette situation pouvait évoluer tous les jours. Même quand il la qualifie de stagnante, le journaliste de service trouve moyen de remplir deux colonnes. C’est du grand art. Cela me rappelle un ancien confrère (A.M. se reconnaîtra peut-être) qui, dans les années 47-48, chargé de rédiger le point de la situation et lassé de devoir inventer tous les jours une nouvelle forme pour dire la même chose que la veille, s’écrie un soir: “J’ai trouvé une nouvelle expression: au lieu de cependant ou de néanmoins, j’écrirais aujourd’hui nonobstant!” Misère et dérision.
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Il n’y a pas au monde, dans les pays de grande tradition démocratique, des journaux qui marquent, tous les jours, un nouveau tournant dans la vie politique du pays. Car bien évidemment, il n’y a pas, ni ici, ni ailleurs, un tournant tous les jours. Mais nous avons au Liban cette particularité qui nous distingue et fait notre charme: notre vie politique est bloquée, mais nos journaux nous en font suivre tous les matins l’évolution. Il est vrai que, pays de montagnes, nos routes sont en lacets. D’un tournant à l’autre, on découvre un nouveau paysage; mais c’est toujours le Liban. Cette liberté-là, c’est la liberté de rêver. Et pourquoi pas? Dès lors que personne ne croit à ces songes mais que tout le monde s’y complaît...
RENE AGGIOURI.