BLOC-NOTES

SOMMES-NOUS DES IMBECILES?

Voilà que ça recommence! Ou plutôt, voilà que ça continue, puisque «ça» ne s’est jamais arrêté pour recommencer. Il y a à peu près une semaine, nous évoquions ici le cas de Mme Joseph Geagea attaquée en plein jour, devant son immeuble, volée, jetée à terre et envoyée à l’hôpital où elle en a pour six semaines. Diverses fractures, dont une du col du fémur. A la suite de cette agression sauvage, le ministre de l’Intérieur s’était présenté devant les caméras de la télévision (comme de juste) pour déclarer, l’oeil charbonneux et le front orageux, que désormais les malfaiteurs n’avaient qu’à bien se tenir, qu’il avait convoqué les services de sécurité et qu’en matière de lutte contre la criminalité, on allait voir ce qu’on allait voir. «Nous allons commencer, a déclaré M. Murr, par multiplier les patrouilles. Nous allons, également, demander aux agents de l’ordre, en tenue civile, d’être aux aguets dans leurs voitures pour faire la chasse aux malfaiteurs»… Il faut croire que les malfaiteurs - tout comme d’ailleurs le reste de la population - n’ont qu’une confiance limitée dans les promesses de monsieur le ministre, puisque six jours après ladite déclaration, un autre Geagea, l’ancien magistrat Camille Geagea (décidément, c’était, pour la confrérie des hors-la-loi, la quinzaine des Geagea), habitant face à l’immeuble de son cousin Joseph, s’est réveillé à 2h.30 du matin pour se trouver nez à nez avec un visiteur indésirable. Ce qui dut causer un choc à l’un comme à l’autre. Cette fois-ci, ce Geagea-là, au moins, s’en est tiré sans une égratignure, le voleur aussi, ayant sans doute jugé plus sage de ne pas insister. Où était donc l’équipe d’agents vêtus de manteaux couleur de muraille, tapis dans l’ombre, l’œil aux aguets promis par M. Murr? Et comment, vigilants comme ils le sont et fûtés comme ils savent l’être, n’ont-ils pas vu le voleur grimper jusqu’au balcon des Geagea, surtout dans un quartier où M. Murr possède deux appartements dans le même immeuble que celui de Françoise Geagea et face à celui de Camille Geagea? Pour en revenir à sa déclaration, M. Murr - qui venait d’être reconsacré ministre de l’Intérieur - a utilisé des arguments convaincants pour expliquer la carence de ses services. «Durant cette période, a-t-il dit, nous n’avions pas commencé nos activités, puisque nous expédions les affaires courantes, conformément à la Constitution». Là, nous nous trouvons plongés dans un abîme de perplexité. Que voulez-vous, chacun veut bien douter de sa beauté, de son courage, de son talent, de sa bonté, mais nul ne pense sincèrement être un imbécile. Il arrive, cependant, face à une personne douée d’un rare aplomb, de se demander si l’on est vraiment des imbéciles ou si l’on nous prend pour des imbéciles. Ainsi, nous sommes censés croire (simples imbéciles ou handicapés mentaux irréversibles) que «conformément à la Constitution», un ministre, toujours ministre puisque renommé ministre, ne peut se livrer à une activité de routine, telle le maintien de l’ordre, avant d’être re-plébiscité par le parlement?! «Nous expédions les affaires courantes» a dit encore le ministre. Etre chargé d’expédier les «affaires courantes» signifie-t-il faire la grève sur le tas, ou bien poursuivre les criminels ne fait-il pas partie des «affaires courantes»? Et si la Constitution, bonne fille, eu égard aux mérites d’un ministre tout à fait hors du commun, le décharge de toute responsabilité, les différents services de sécurité sont-ils aussi exemptés de la moindre activité en période de vote de confiance? Comment expliquer dans ce cas le zèle mis par les officiers et agents de la Sécurité d’Etat à descendre le dénommé Moussalli, qui était pour l’enquête en cours plus précieux vivant que mort? Faut-il croire qu’on peut, en période «d’affaires courantes», tuer des suspects en passant outre à la Constitution et laisser se pavaner des malfaiteurs «conformément à la Constitution»? «Nous n’avions pas commencé nos activités», a précisé M. Murr. Voyons, en plus de mon idiotie congénitale, serais-je devenue complètement amnésique, par hasard? Le gouvernement est resté au pouvoir pendant quatre ans. Il me semble du moins. Et le temps lui aurait manqué?! Combien d’années lui faudrait-il de plus pour commencer «nos activités»? Lesquelles activités - aux dires de certains - pourraient pourtant faire l’objet d’un plein traité de sciences politiques. A moins qu’elles ne constituent une page de choix de cette comédie humaine que Musset trouvait «si triste et si profonde que lorsqu’on vient d’en rire on devrait en pleurer».

ALINE LAHOUD.