LE SENATEUR

PIERRE BUSTROS DE BANE

Le sénateur Pierre De Bané: “Dans le corridor large de 200 kilomètres, il faudrait 800 millions et non 30 millions d’habitants pour atteindre la densité d’un pays européen”.

“LE CANADA EST LE PLUS BEAU PAYS AU MONDE, JE PEUX DIRE QU’IL SERAIT APPAUVRI S’IL N’Y AVAIT PAS LA COMMUNAUTE LIBANAISE”

ON N’OUBLIE PAS SES ORIGINES

- Comment êtes-vous venu au Canada?

“La famille a émigré en 1950. Dans un premier temps, mon frère aîné, Joseph, qui avait fait son cours d’ingénieur en pétrole à Paris, s’est installé en Alberta, dans l’Ouest canadien. Le reste de la famille a suivi, mon père qui était veuf et tous les enfants. “Je suis arrivé au Canada à l’âge de 12 ans. J’avais commencé mes études chez les Pères Paulistes à Harissa. Je les ai poursuivies ici à Trois-Rivières, une petite ville entre Montréal et Québec. J’ai étudié le droit à l’Université Laval à Québec qui est la plus vieille ville d’Amérique du Nord. Il fut un temps où c’était la nouvelle France ici et Québec était la capitale de toute l’Amérique du Nord. “J’ai enseigné et pratiqué le droit à Québec. Par la suite, j’ai accepté un poste de conseiller dans le cabinet de Pierre Elliott Trudeau qui était, à ce moment-là, ministre de la Justice. Lorsqu’il est devenu Premier ministre, il m’a aidé à me présenter comme député dans une circonscription de l’Est du Québec, la plus grande province canadienne. Elu cinq fois député, j’ai été ministre, notamment du Développement économique, des Achats, des Pêches et des Relations extérieures. “Depuis 12 ans, je siège au Sénat. Ici, au Canada, contrairement au Liban, nous avons un Parlement bicaméral avec deux Chambres qui comprennent 295 députés et 104 sénateurs. Chaque loi doit être votée par les deux Chambres comme cela se passe en France, aux Etats-Unis ou dans d’autres pays.”

- Vous êtes venu ici tout jeune adolescent. Les réminiscences libanaises sont bien loin!

“Evidemment, on n’oublie ni ses origines, ni la douceur des gens, ni l’histoire très riche du Liban qui est à la jonction de tellement de cultures et de l’histoire qui a façonné la civilisation occidentale. Ce sont des choses qui restent fort vivantes.”

- Etes-vous retourné au Liban depuis?

“Régulièrement. J’étais là encore, l’an dernier, pour la réouverture de l’ambassade du Canada à Beyrouth.

- Les contacts se sont poursuivis et je crois que vous avez formé un groupe parlementaire d’amitié libano-canadienne.

“Absolument. Je suis le président de ce groupe. Une trentaine de parlementaires des deux Chambres ici en font partie”.

- Vous avez travaillé activement, dit-on, à la réouverture de l’ambassade du Canada à Beyrouth, vous œuvrez en faveur de l’implantation de la MEA ici et d’investissements canadiens au Liban.

“En effet, plusieurs entreprises canadiennes ont maintenant pignon sur rue au Liban et un grand nombre de projets sont déjà en marche. Certains ont rejoint la phase d’exécution et beaucoup celle de la planification. Tout le monde sait ici que la situation s’améliore de jour en jour, qu’il y a énormément d’activités économiques et que le Liban devra redevenir ce qu’il a été: un centre financier, commercial de première envergure”.

Le sénateur Pierre De Bané et son épouse avec le Premier ministre Jean Chrétien.

LA COMMUNAUTE LIBANAISE, L’UNE DES PLUS IMPORTANTES

- Est-ce que les Libanais constituent, actuellement, une force dans la vie politique canadienne?

“La communauté libanaise au Canada est l’une des plus importantes (après les communautés anglaise et française) et des plus respectées. Ce qui m’a toujours frappé quand j’étais membre du gouvernement, c’était de trouver dans n’importe quelle commune, n’importe quel village au moins une famille libanaise. Même dans des provinces qui ne sont pas au centre du pays, comme Terre-Neuve. Et Dieu sait si ce pays est grand. Dix millions de kilomètres carrés. Plus grand que la Chine, sept fuseaux horaires!”

- Vous avez mentionné qu’il y avait un Premier ministre dans l’une de ces provinces.

“M. Joe Ghiz, ancien Premier ministre de l’Ile-du-Prince-Edouard est originaire du Liban. Il vient d’être nommé juge au plus haut tribunal de cette province. Mais il a occupé longtemps le poste de Premier ministre. Le Canada est formé de dix provinces qui, juridiquement parlant, sont rigoureusement égales. “Dans toutes les manifestations des activités humaines, il y a des Libanais qui font honneur à leur pays d’origine.”

- Votre parcours, un des plus brillants qu’un Libanais ait pu emprunter, à quoi est-il dû? Disons la vérité: au labeur, à la chance ou à la Providence?

“Bon nombre de Libanais au Canada sont bien plus talentueux que ma petite personne. Vous n’avez pas idée combien ils sont la fierté tant de leur mère-patrie que de leur pays d’adoption. “Les circonstances ont fait en quelque sorte que je me suis égaré en politique depuis exactement 28 ans. C’est le métier que j’ai adopté ici.”

Les 104 sénateurs se réunissent dans la Chambre haute du Parlement. Ils sont choisis dans les dix provinces et les deux territoires. Ils approfondissent tous les projets de loi avant leur entrée en vigueur.

N’EUT ETE UNE GUERRE DE 20 MINUTES, TOUTE L’AMERIQUE DU NORD AURAIT ETE FRANÇAISE

- Vous qui connaissez les rouages gouvernementaux, que pensez-vous de la crise économique que traverse le pays?

“L’étape de la récession franchie, l’économie s’améliore. Mais encore! Parce que c’est une population jeune, le nombre de ceux qui arrivent sur le marché du travail est tellement important que nous avons encore malheureusement du chômage. Si on considère le nombre absolu de nouveaux emplois créés au Canada au cours des trois ou quatre dernières années, il dépasse celui de la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Angleterre réunis. Il y a, aujourd’hui, 400.000 personnes de plus qui travaillent. Mais le nombre de ceux qui arrivent sur le marché de l’emploi est encore plus grand”.

- Comment vous représentez-vous le problème de la souveraineté du Québec qui agite la classe politique et inquiète, entre autres les Libanais? Ceux-ci, bien que francophones et de culture française, ont émigré pour être Canadiens, malgré leur amour pour le Québec.

“Il faut comprendre les origines de ce problème. Ce pays a été, d’abord, occupé par la France qui lui a donné le nom de Nouvelle France. C’était au début du XVIIème siècle, avec l’arrivée de Samuel de Champlain à Québec. La période française a duré jusqu’à 1760, date à laquelle l’armée anglaise a défait l’armée française. C’était la grande bataille des généraux Woolf et Montcalme sur les plaines d’Abraham. La bataille a duré à peine 20 minutes, mais elle a scellé le sort de la présence française en Amérique. “Evidemment, on peut se dire aujourd’hui, n’eût été cette petite guerre relativement insignifiante, toute l’Amérique du Nord aurait été française. A ce moment-là, la Nouvelle France allait d’ici jusqu’en Floride. Et à cause de cette bataille, cette partie de l’hémisphère occidentale est tombée dans le royaume britannique. “Par la suite, les francophones qui sont restés ont eu pas mal de difficultés. Il y eut des tensions entre les deux communautés linguistiques. Et ce que nous vivons actuellement, c’est évidemment les relents de cette histoire passée.”

LE FRANÇAIS ET L’ANGLAIS, LANGUES OFFICIELLES

- La situation a dû changer depuis, peut-être pas assez au gré des francophones.

“Elle a complètement changé. Le français et l’anglais sont devenus, aujourd’hui, les langues officielles du Canada. On a inscrit dans la Constitution le droit pour chacun des deux groupes d’avoir ses écoles. Depuis 25 ans, le Premier ministre du Canada vient de la province française, le Québec. Les différents postes de la fonction publique à Ottawa ne peuvent être occupés que par ceux qui parlent les deux langues. Tout poste au niveau des directeurs et plus haut doit être impérativement occupé par une personne bilingue. Bref, le gouvernement du Canada depuis 35 ans a fait des progrès énormes pour assurer une égalité de traitement aux francophones et aux anglophones.»

- Mais les souverainistes trouvent cela insuffisant et pensent que la notion de «société distincte» est déjà dépassée.

«Ce qui est frappant, c’est que lorsqu’on fait des sondages au Québec et que l’on pose à la population la question suivante: «Etes-vous d’accord que le Canada est le plus beau pays du monde?», 90% des francophones répondent par l’affirmative. Ceux qui essayent de promouvoir la sécession font bien attention de ne pas critiquer le Canada, parce qu’ils savent que les gens apprécient énormément leur pays. Ce qu’ils proposent, c’est un pays très étroitement lié au reste du Canada. Ils appellent cela souveraineté et association. Finalement, nous, les fédéralistes, nous leur répondons: pourquoi divorcer si on va se marier le lendemain? Ça ne vaut pas la peine.»

- Il y eut une série d’accords dont celui du Lac Meech pour accorder au Québec une certaine souveraineté pendant qu’il est toujours membre de la Fédération. Mais ils ont tous capoté.

«En effet, ils ont échoué. L’accord, du Lac Meech auquel vous faites allusion, a été approuvé par les différentes provinces du Canada, par 96% de la population. Deux provinces ont dit non, le Manitoba et Terre-Neuve qui, ensemble, font moins de 4% de la population. Comme l’approbation unanime était requise, il n’a pas abouti. Mais 96% de la population ont dit oui.»

Le sénateur De Bané avec son épouse, fonctionnaire au gouvernement.

250.000 IMMIGRANTS PAR AN

- En prévision de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine le 1er juillet 1997, ses habitants ont quitté pour l’Ouest du Canada et se sont établis en Colombie Britannique avec leurs immenses capitaux. On évoque leur éventuel départ pour l’Australie, car ils trouvent peu de gens autour d’eux pour faire aboutir leurs projets.

«Cela est inexact. Sur cent personnes qui quittent Hong-Kong, 60 viennent au Canada, 20 aux Etats-Unis et 20 partent en Australie. La majorité s’est établie en Colombie Britannique qui donne sur le Pacifique. Nous l’appelons la Californie du Nord, car elle est située au nord de la Californie.»

- Combien recevez-vous d’immigrants par an?

«250.000 et nous continuerons à en recevoir».

- Cet amalgame de populations ne va--t-il pas submerger l’identité canadienne?

«Non, absolument. Et je serais bien malvenu moi-même étant immigré, de critiquer cette politique d’immigration. Au contraire, toutes les études démontrent que c’est une richesse pour le Canada. Je peux vous dire que le Canada serait appauvri s’il n’y avait pas la communauté libanaise. Elle y joue un rôle très important.»

QUALITE DE VIE A NULLE AUTRE PAREILLE

- Malgré les rigueurs du climat, le froid, la neige, les tempêtes, vous affirmez que le Canada est le plus beau pays du monde.

«Essayez de songer aux données suivantes. Certes, sur 10 millions de kilomètres carrés, la seule partie habitée est un corridor d’environ 200 kilomètres de large. Mais nous avons des richesses fabuleuses, des millions de lacs, des milliers de rivières, 25% de l’eau douce de toute la planète pour 30 millions d’êtres humains, face à 6 milliards dans le monde! Nous sommes le premier exportateur de richesses naturelles; avons au-delà de 60 minéraux et sommes le premier exportateur de bois, de papier journal; l’un des deux ou trois premiers producteurs dans le domaine de l’électricité, de l’uranium; le plus grand exportateur de poissons. Et nous avons le plus bel été du monde. Les 500.000 Français qui visitent chaque année le Canada, trouvent que c’est un pays absolument merveilleux.»

- Et la qualité de vie?

«Ici, elle est à nulle autre pareille. Tous les ans, les Nations unies publient un index des pays où il fait le mieux vivre. Au cours des cinq dernières années, le Canada est arrivé le premier, quatre fois sur cinq. «Un très grand nombre de variables entrent en considération: l’espérance de vie, le système de santé, les possibilités d’investissement, les revenus annuels, la propreté, l’environnement. Lorsque je voyage et que je reviens ici, je suis presque embarrassé de voir combien la Providence a donné à ce pays!».