NAISSANCE ET RENAISSANCE DU CASINO DU LIBAN

Victor et May Moussa recevant «La Revue du Liban».

Avant le Casino, il y avait une baie, que presque rien ne troublait. Une zone vierge au Kesrouan, le rêve... Puis, des idées germèrent, comme celles qui sont à l’origine de tous les grands projets. Une confiance s’établit. Tout se fit sur de solides bases, une législation claire et indiscutable. Entre le président Camille Chamoun, soucieux de regrouper les tripots de jeux éparpillés dans le pays en un seul lieu autorisé par l’Etat, et Me Victor Moussa, chargé d’en édifier toute la législation, la collaboration fut fructueuse. Le complexe touristique et culturel regroupant salles de jeux, théâtre, salle des Ambassadeurs et restaurants fut inauguré le 17 décembre 1959. Le rêve prenait corps. Soudain, la réputation d’un petit pays se mit à grandir et dépassa ses frontières. On parlait d’un théâtre qui ne désemplissait pas, d’orchestres symphoniques qui se succédaient, de vedettes des mondes arabe et occidental qui se produisaient, de devises étrangères qui affluaient. Le Liban occupait sur l’échiquier touristique mondial une place de choix, celle qui lui convenait le mieux. Artisan en grande partie de cette énorme réussite, Victor Moussa dirigea d’une main de fer le Casino du Liban pendant sept années consécutives. Plus encore, il forma avec son épouse, May, le couple d’hôtes idéaux qui surent faire apprécier à chaque visiteur la griserie d’un passage dans un lieu sous les feux de la rampe. Dans quelques jours à peine, le 4 décembre 1996, le Casino du Liban rouvrira ses portes au public. Le 3 décembre, en présence du président de la République M. Elias Hraoui, aura lieu l’inauguration officielle. 60 tables de jeu, 318 machines à sous, 5 restaurants à la cuisine variée. M. Habib Letayf, actuel directeur général du Casino du Liban, le décrit comme “l’un des centres de loisirs les plus luxueux au Moyen-Orient”. Un théâtre de 1200 sièges, une salle d’exposition de 750 sièges et deux autres restaurants et bars devraient être inaugurés en phase II, en 1997. Suivra, enfin, un hôtel cinq étoiles surplombant la baie de Jounieh. L’aspect culturel devrait être indissociable des chiffres flambeurs, sinon rien, sans doute, n’irait plus.

Mme Moussa devant un splendide portrait d’elle exécuté par Edmond Soussa à Paris.

PLACE AU REVE

Mais à présent, place au rêve qui redeviendra, on l’espère, réalité. Victor et May Moussa ont ressuscité dans un entretien émouvant des souvenirs inédits, tous glorieux pour un pays où on aime après tout beaucoup la vie. “Dès son arrivée, confie Victor Moussa, le citoyen était protégé contre ses démons intérieurs. Il fallait déclarer à son entrée son revenu annuel en temps que Libanais pour pouvoir accéder à la salle des jeux.” “Il était, de même, défendu aux fonctionnaires de l’Etat (militaires, ministres...) de jouer. Cette loi du 24 août 54 est restée en vigueur et a été amendée par la nouvelle Chambre. Moi-même et tous les miens étions, également, dispensés des jeux, payant d’exemple aux 700 à 800 employés du Casino. Ceux-ci étaient en outre soignés gratuitement et jouissaient d’une participation à 10% des recettes, répartis selon les mérites de chacun, ce qui contribuait, d’autre part, à encourager le travail bien fait.” Dans la mémoire de May Moussa se présentent les ingrédients qui ont contribué le plus clairement à l’envergure touristique et la réputation internationale du Casino. Dans l’optique mondiale, le Casino n’était pas un simple tripot de jeux, mais un véritable complexe touristique. Dans la salle des ambassadeurs de 900 places, se déroulaient les plus beaux spectacles du monde. La réussite suprême reste sans doute l’établissement du comité d’élection de Miss Europe au Casino du Liban même. “J’ai vu mon mari faire les cent pas tous les soirs, réfléchissant aux différentes façons de faire réaliser au Liban ces élections”, avoue-t-elle. “Quand je le questionnais, il me faisait miroiter les conséquences innombrables que joueraient ces élections en faveur du tourisme”.

Publiée dans «La Revue du Liban» du 25 mai 1963, l’annonce de l’élection de Miss Europe au Casino du Liban. 33 ans ont passé. Nostalgie, quand tu nous tiens…

RETOUR DE LA BELLE EUROPE

Pour convaincre le comité d’élection de Miss Europe de se produire au Liban, Victor Moussa avança avec humour que la belle Europe avait bien été enlevée aux rives phéniciennes et qu’il était de bon ton de célébrer sa beauté sur les côtes qui l’avaient vue naître. Il gagna ainsi son pari. Au bout de cinq ans de contrat, un million de lignes avaient été écrites à partir de Beyrouth, mentionnant le Casino du Liban et décrivant tous les atouts du pays. Car après tout, chaque reine de beauté - et il y en avait trente - arrivait en compagnie de 15 à 20 journalistes invités par le Casino. “Nous avons bénéficié des idées du président Chamoun, puis de l’appui du président Chéhab désireux d’encourager le tourisme”, poursuit May Moussa. “Voulant montrer son appréciation, il recevait toujours les “miss” au cours d’une matinée. Il y eut ainsi ce fameux mercredi matin où Kamal Joumblatt arriva à l’heure dite et se réjouissant de trouver le président si bien entouré, lui lança: “Naharak saa’id! Vous êtes entouré de “houriyat” aujourd’hui!” Les Américains ne devaient pas demeurer longtemps en reste. S’étonnant de voir que tout le théâtre d’Europe était représenté, sans aucune présence américaine, l’ambassadeur des Etats-Unis alors en poste au Liban, Armin Meyer, en fit part aux Moussa. La réponse fusa, pétillante: «C’est parce que vous ne nous offrez rien. Nous prenons en charge l’hébergement des artistes et tout leur accueil, leurs gouvernements respectifs se chargeant des billets d’avion et des cachets». L’ambassadeur écouta, attentif et conseilla à Mme Moussa d’écrire au président Kennedy, en reprenant par écrit ce qu’elle venait d’avancer verbalement. Quelque temps plus tard, la troupe de Helen Hayes interrompait ses représentations à Broadway et arrivait à bord de deux avions avec costumes et décors pour jouer cinq pièces de théâtre au Casino. John Kennedy avait répondu à la requête de May Moussa…

Au temps de la revue «Mais oui».

BAALBECK MODERNE

On était déjà en 1962. Les artistes, arrivés en compagnie des journalistes, célébrèrent l’organisation irréprochable des Libanais. Elsa Maxwell, la terrible «columnist» du «New York Times» reprit les échos magnifiques qui résultèrent du séjour. On parlait de l’étendue de la scène, de l’acoustique parfaite, de cet incroyable «Baalbeck moderne». C’est alors, fin 1962, que John Kennedy délégua le vice-président Lindon Johnson au Liban, en compagnie de son épouse et de sa fille. L’accueil, par le directeur général du Casino et son épouse, fut royal. Lindon Johnson parvint même à assister à un spectacle au Casino durant lequel nul photographe ou représentant de la presse ne fut admis. L’honneur fut donc sauf, grâce aux efforts conjugués de la brigade 16 et du FBI et le vice-président repartit, non sans avoir avoué à un président Chéhab médusé que, tout compte fait, le Liban n’avait pas vraiment besoin de l’aide américaine pour organiser son tourisme et qu’il aimerait bien emprunter Victor Moussa pour réformer celui des Etats-Unis… C’est vers la même période, également, que fut inaugurée la ligne de vol Beyrouth - Paris - Beyrouth par la MEA pour assurer la présence de la troupe folklorique libanaise «Anwar» au théâtre Sarah Bernhardt à Paris, suite aux magnifiques représentations exécutées au Casino. Une avalanche d’étrangers déferla alors au Liban, l’ajoutant sur l’itinéraire de leurs croisières. Hommes d’affaires asiatiques, européens, américains, en partance pour les pays du Golfe ou vers l’Egypte, faisaient un crochet obligé par Beyrouth. Des rendez-vous du business mondial se nouaient au Casino.

Les années de gloire du Casino du Liban - On reconnaît, de gauche à droite: Rachid Karamé, Kamel Mroueh, l’ambassadeur des Etats-Unis à Beyrouth Armin Meyer, Johnny Halliday, Mme May Moussa et l’ambassadeur de France M. de Boisséson.

MISSION TOURISTIQUE ACCOMPLIE

La mission touristique était accomplie. Mais une autre, socio-culturelle était, également, remplie. «On faisait alors le bien avec l’argent de l’iniquité», me dit Victor Moussa, se reférant au sage verset biblique. Un quart des recettes était ainsi versé à l’époque à des sociétés de bienfaisance et un autre quart aux hôtels privés de la montagne et aux municipalités. Des tarifs spéciaux étaient prévus au théâtre et dans la salle des spectacles. Les étudiants brillants recevaient des invitations dans leurs écoles respectives. Victor Moussa dirigea le Casino jusqu’en 65. C’est en 85 que le grandiose complexe touristique fermera ses portes. Son image de marque demeure encore présente dans toutes les mémoires qui avaient connu le Liban d’alors. Et si on nous qualifia de Suisse du Moyen-Orient, c’est qu’on gardait, aussi, en pensée le miroitement des lumières du Casino dans la Méditerranée. «On peut, quand on le veut, réaliser l’impossible», m’a aussi dit Me Moussa. Attendons que les jeux soient faits. Et place au futur. Le Casino du Liban n’a pas encore jeté son dernier dé…

NADA SKAFF