LA CHRONIQUE

QUAND LE PRESIDENT TRANCHE POUR L’ETAT DE DROIT

Les Libanais, toutes tendan-ces confondues devraient s’associer à faire réussir l’entreprise. Il y va de leur honneur et de leur survie. En démocratie, tout comme en bourse, on ne veut pas de projets à risque, mais des œuvres arrivées à maturité. L’Etat de droit est incontesta-blement, le lieu le mieux, voire le plus indiqué, où doivent s’accom-plir toutes les options d’avenir. Toutefois, est-ce trop demander à la classe dirigeante de prendre un risque bien calculé de réinté-grer dans l’espace public cette ambition futuriste, cet approfon-dissement du débat démocratique, ce sentiment d’appartenir à une aventure collective de cette ampleur? L’air du temps n’est certes pas étranger à l’idée de réforme, longtemps attendue. Le laisser-aller, le laisser-faire a marqué de nombreux points durant ce der-nier quart de siècle, dans toutes les sphères politiciennes libanai-ses. Cependant, si le clientélisme a réduit les marges de manœuvre de l’Etat, faut-il pour autant jeter l’idée de restauration aux orties?

***

Le président de la République, avec le franc-parler et la pugna-cité qu’on lui connaît, face à un auditoire non des moins avisés, se voulait, fort optimiste quant à l’avenir de la démocratie au Liban. Il a tranché pour l’Etat de droit, dont la restauration s’avère impérative, sa détermination à le faire aboutir reste entière, fût-il en fin de mandat. Mince piqûre à l’adresse de ses détracteurs, proches ou lointains. Cependant, puissions-nous rappeler en l’occurrence que quand l’Etat, tout Etat, ne réalise pas les abus et les débordements dont il fut capable, quand il craint d’être sévèrement critiqué par l’opinion, il entreprend de chan-ger de politique, car l’opinion ne fait grâce à personne, même pas à ses enfants gâtés. L’intervention-nisme, et les maladresses dans la gestion des affaires publiques, les décisions à contre-temps, créent un climat anxiogène difficile à calmer. Comment s’étonner dès lors que la cote du popularité de l’Etat est en chute libre? La mince embellie d’une cer-taine reprise économique, aura été de courte durée. Toute la stratégie du gouvernement des Trente reposait sur ce pari: une lente et progressive confiance à son égard s’appuyait sur les premiers résul-tats positifs à savoir: la fin du pouvoir politico-militaire des milices, (le Hezbollah excepté), la stabilité relative de la monnaie nationale face aux devises étran-gères, lui permettant d’aborder en position de force l’épreuve redou-tée des syndicats en colère, des enseignants, des salariés du sec-teur public etc, de peur que l’édi-fice ne s’écroule. Depuis, ce même gouvernement est passé à la contre-offensive. Ce qui n’est pas très réconfortant à tous points de vue.

***

Le président Elias Hraoui sait mieux que quiconque, qu’après un demi-siècle d’erreurs politi-ques, les Libanais se trouvent confrontés aux mêmes défis. Leurs soucis accumulés, les dégâts toujours non réparés, finiront par se traduire par la révolte. Dieu veuille qu’il n’en soit pas ainsi. Il sait aussi, que bien avant la triste mésaventure de dix sept ans de guerre, le Liban se trouvait déjà à la limite de la fracture sociale. Les solidarités essentielles manquant, on ne pouvait s’attendre qu’à la débâcle. Les laissés-pour-compte, victimes d’un triple marasme politico-économico-social ne se comp-taient plus. Toute une population marginalisée appelait au secours. Ces déchirures, de l’aveu même des tenants du pouvoir, ont affecté une certaine conception de la démocratie, menacée de toutes parts. Depuis, très peu de choses ont changé. On a le sentiment, aujourd’hui, qu’on est exclu, rejeté en dehors de l’Etat qui, au contraire, devrait constituer le partenaire à part entière. Tant que le pouvoir se montre incorporé dans une seule person-ne, aussi valable qu’elle puisse être, ou dans un Exécutif qui se veut l’unique détenteur de tous les pouvoirs, c’est le sens même de l’Etat qui est difficile à regagner. La règle du jeu n’étant pas respec-tée, la réforme des institutions, le pluralisme politique, seraient de plus en plus difficiles à réaliser. Pénible constat que celui d’une société qui refuse la solidarité, le mythe de nation, qui renonce au débat démocratique, à l’idée d’une nouvelle forme de société, émancipée de tous les alibis, et à l’Etat de droit. Aussi, faut-il l’avouer, recons-truire une société à partir de zéro, n’est pas une affaire aussi mince qu’on le croit. Puissent les Liba-nais de l’an 2000, gouvernants et gouvernés, sortir de ces ornières; qu’ils soient enfin convaincus d’entrer dans l’âge de la maturité politique, de la Justice sociale et de l’Etat de droit. Il n’y a pas de fatalité historique, car rien ne se fait sans engagement. C’est à ces interpellations, et à tant d’autres non moins judicieuses que les Libanais sont censés répondre au plus tôt, et que le premier d’entre nous, remette les pendules à l’heure de vérité. L’ère de la République de cocagne est révolue!

“Quand les citoyens sont soumis à un système révolu, vous avez beau leur soumettre des réformes qui ne répondent pas à leurs besoins, ils ne les acceptent pas.”

Aristote

(Politique III)

José M. LABAKI.