EDITORIAL

Par Melhem KARAM
Ni parlement, ni parlemen-tarisme. Une fois de plus, des débats ont eu lieu sous l’hémicycle, limités par un plafond, si haute que fut la voix des intervenants. J’ai entendu des voix au cours du débat sur la déclaration ministérielle qui devait déboucher sur la confiance. Ces voix, presque toutes, n’avaient rien du parlementarisme. Ce qui est cher n’a pas de prix, comme ce qui est haut n’a pas de plafond. Et les deux sont absents de la scène publique chez nous. Les débats parlementaires sont pareils aux élections législatives. Tout en a été dit, mais les paroles restent en-deça du plafond, car celui qui parle, sait que quiconque n’a pas de plafond, n’a pas d’asile et se condamne à errer dans les steppes politiques. Nul n’a encore dit que le parlement n’est pas son propre maître. Tous ont dit du gouvernement et à sa face ce qu’ils ont voulu dire et, en définitive, ont accordé la confiance au gouvernement. Un jour après l’autre, les gens sont anxieux sur le lendemain, car le système à l’ombre duquel ils vivent n’est pas stable. Pas du tout. Ce n’est ni un système parlementaire. Ni un système démocratique. Ce n’est ni l’Etat des milices, ni l’Etat de la loi. Ce n’est pas non plus l’Etat des transactions et des malversations. Ni celui de la récompense et du châtiment. L’Etat de l’épée et du fourreau. C’est le système des points d’interrogation et d’exclamation. Davantage celui de l’exclamation, parce que l’interrogation est interdite. Et si elle est permise, la réponse à cette interrogation ne l’est pas. Parler du train qui marche avec ceux qui y sont montés a été de mise pendant un certain temps. Puis, on a parlé du rouleau compresseur, bien que le fait de parler de ce dernier soit plus ancien, du temps de Taëf. Puis, peu après Taëf, ce fut le train stationné à la gare, attendant ceux qui veulent y prendre place et comptent, alors, parmi les passagers. Qui reste à la gare, râte le train. Combien ces paroles sont simples, ordinaires et pareilles à la fumée qui aveugle la vue, éclipse la vision et immobilise les visionnaires. Naturellement, dans le sens très éloigné des visionnaires du soufisme. Il s’agit de deux mondes différents. Et il reste à ceux qui savent choisir, le mérite de l’adhésion. La confiance et l’indépendance ont coïncidé cette année, l’année 1996. La confiance était garantie dans le temps. Le chef du gouvernement demandait: Où sont les opposants? A l’instar de l’empereur romain qui, après avoir mangé et bu à l’excès, demandait: Où sont les pauvres? Est-il vrai qu’il en existe au monde? Qui peut me décrire l’un d’eux? Il disait cela en étant ivre à force d’avoir bu du vin. Le chef du gouvernement le dit aussi, en étant assuré de la confiance… C’est vrai: où sont les oppo-sants? Nous ne les avons pas vus au parlement, sauf sous les plafonds. Même ceux-ci ou la plupart d’entre eux ont voté la confiance. Ces propos affectent ceux qui sont déterminés à agir. Les opposants sont tous les gens; on les trouve même parmi les amis des gouvernants. Les députés sont une autre question, à l’instar de Ben Kaïss qui disait à Moawia: «Si je dis autre chose que la vérité, j’ai peur de moi-même et si je dis la vérité, j’ai peur de vous». C’est pourquoi, la confiance a été terne, sans couleur, ni éclat. Comme le jour de l’indépendance a été sans enthousiasme, à cause de ce à quoi a abouti son anniversaire, non l’anniversaire lui-même. L’indépendance est devenue l’un des trois-cent soixante cinq jours de l’année. Le jour où se volatilisent les ambitions de ceux qui ont foi en une patrie; en la patrie. Car le Liban n’est plus du tout le Liban que nous avons voulu. Il est devenu un autre, le Liban dont l’image est dessinée par un point d’interrogation et un point d’exclamation. L’exclamation de ce qui s’est produit et l’interrogation à propos de l’heure du salut… l’heure à laquelle interviendront des jours meilleurs. Une indépendance sans joie. Une confiance sans enthousiasme. Et une opposition émergeant d’une Chambre de députés maîtresse d’elle-même, pour pénétrer dans des salles plus vastes et sentir qu’elle est maîtresse d’elle-même… Une fois au «Riviera» et une autre fois au «Coral Beach». Même là-bas, après la sortie du parlement, on ressent le plafond et le devoir de s’y abriter, si bas soit-il! Boutros Ghali vit notre sentiment, après que l’Amérique eut enlevé le plafond d’au-dessus de sa tête que le monde entier ne peut plus couvrir. Le veto américain, celui de Madeleine Albright, face à la terre entière. Rarement l’Amérique s’est montrée intransigeante à ce point, en défiant tout l’univers à travers l’organisation internationale… A commencer par le Conseil de Sécurité, pour finir par l’Assemblée générale. Boutros Ghali revient secrétaire général durant un mandat, la moitié ou une partie de mandat ou ne revient pas. Là n’est pas le souci majeur. Le fait est que l’Amérique use à l’égard de Boutros Ghali, d’un veto décisif, comme elle se tient aux côtés d’Israël usant du même veto, chaque fois que l’Etat hébreu agit en vue de couvrir un péché. Boutros Ghali n’est plus lui-même le problème. Celui-ci réside dans le fait que «l’homogénéité» est la base des qualifications exigées de ceux à qui ont fait appel chez nous et partout dans le monde. Le «non» est interdit à l’ombre de l’ordre unique. Parce que le «non» est la marque des perturbateurs et des frondeurs. Et ceux-ci on préfère les garder dehors… dans la chambre d’attente, jusqu’à ce qu’ils proclament leur soumission.