LA TRIBUNE
SOUS LE PARAPLUIE AMERICAIN
A moins d’un bouleversement intérieur en Israël même, le processus de paix paraît définitivement bloqué. En dépit des assurances que M. Netanyahu donne aux hommes d’affaires américains parce qu’il a besoin d’une relance économique, il n’y a pas lieu de se faire des illusions. Il convient seulement de se remémorer toutes les initiatives précédentes de médiation pour s’apercevoir que les tactiques israéliennes pour y faire échec n’ont guère varié - pas plus d’ailleurs que les biais que la diplomatie américaine a constamment employés pour contourner la difficulté, qu’il s’agisse de projets de caractère économique ou de pactes régionaux de caractère militaire. Israël a toujours eu le dernier mot pendant que son parrain américain s’inclinait et perdait la face. Par le passé, plus précisément à partir de 1955 (année des premières ventes d’armes soviétiques aux Arabes), on attribuait le blocage des initiatives de paix à l’entrée en scène de Moscou. Ce n’était, en réalité, qu’une excuse commode pour la diplomatie occidentale entièrement axée sur les impératifs de la “guerre froide”. Israël, parfaitement intégré à ce jeu, disposait dès lors d’une grande liberté d’action pour grignoter et affaiblir les positions arabes fondées sur les illusions des principes de justice et de légalité internationales. Mais avant 1955? La diplomatie anglo-américaine était seule maîtresse du terrain à peu près comme aujourd’hui. Et pourtant, aucune de ses initiatives de paix n’avait pu aboutir.
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“L’Association des amis du livre” avait eu l’idée de réunir un choix des articles que j’avais publiés dans “L’Orient” sur la cause palestinienne. Ce recueil, intitulé “Le conflit de Palestine dans le jeu des puissances, 1950-1967” fut édité en 1968. Comme par hasard, il commence par un article avec ce titre “La paix dont ils n’ont pas voulu” (“ils” désignait, bien sûr, les dirigeants de l’Etat juif) daté du 13 avril 1950. Notre ambassadeur Joseph Harfouche, qui a préfacé ce recueil alors qu’il était secrétaire général des Affaires étrangères, notait alors: “Ce livre est émaillé de noms illustres auxquels sont liés comme les étapes d’une impuissance: Bernadotte, Bunch, Boisanger, Hammarskjoeld, Harriman: l’ordre alphabétique lui-même indique la chronologie des échecs.” On y ajoutera, pour être à peu près complet: Jarring, Johnston et maintenant Ross. Ross coiffé par Christopher comme pour reprendre l’ordre alphabétique par son début après avoir bouclé la boucle. Eternel recommencement.
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En 1950, la Commission de conciliation, présidée par un Américain et où figuraient un Français et un Turc, avait abouti à Lausanne à un protocole d’accord arabo-israélien qu’Israël, aussitôt que sa candidature fut admise à l’ONU, s’était empressé de renier. Et tout fut à recommencer. C’est bien ce que nous voyons encore aujourd’hui. En 1949, assassinat de Bernadotte. En 1995, assassinat de Rabin. Arrivée au pouvoir de Netanyahu. Reniement des accords conclus avec les Palestiniens. Et toujours les mêmes arguments. Sur base de faits accomplis, de confiscations de terres, de pressions militaires et économiques pour conduire les Palesti-niens au désespoir, de menaces à l’adresse de Damas, d’agressions au Liban, Israël réclame comme préalable l’abolition du boycottage économique et des négociations directes et séparées. Depuis cinquante ans, rien n’a changé sur le fond. Les différences entre hier et aujourd’hui ne concernent que des détails et des apparences du côté israélien. En revanche, du côté arabe, il y a eu une profonde évolution des mentalités, alors que, par le passé, les Arabes tenaient un langage belliciste tout en ne prenant jamais l’initiative d’une guerre (1973 fut une divine surprise et d’ailleurs elle fut souvent interprétée comme une mise en scène dramatique pour relancer la négociation); aujourd’hui, ils ont adhéré au principe de la paix dans le cadre des conditions convenues à Madrid il y a cinq ans. Ils ne parlent plus que de paix. Aujourd’hui, Israël veut une paix à ses propres conditions, tout en agitant des menaces de guerre et en retenant des gages territoriaux. En 1956 et en 1967, en 1978 et en 1987, il avait osé franchir le Rubicon. Dans la conjoncture internationale, pourra-t-il encore le faire impunément? Aujourd’hui, les positions arabes sont mieux comprises dans le monde occidental où Israël avait toujours joué sur du velours. Tous les Etats arabes sans exception (l’Irak étant mis au ban des nations) se sont placés sous le parapluie américain. Les intransigeances de Netanyahu, les outrances de ses ministres et des colons commencent à soulever des questions de crédibilité et même des sentiments d’inquiétude sinon de répulsion en Occident.
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Reste à savoir, en définitive, ce que veut et ce que peut la première puissance du monde. Pour sauvegarder ses intérêts en Proche et Moyen-Orient, l’Amérique comprendra-t-elle enfin qu’il lui faut non plus tabler sur la puissance militaire d’Israël (et de la Turquie), mais s’appuyer sur la sympathie des peuples chez qui se situent ses intérêts? Cette vérité élémentaire serait-elle toujours inaccessible aux stratèges américains comme elle le fut dans les années 50? Alors, l’excuse était qu’il fallait “contenir” l’empire soviétique; aujourd’hui, il ne s’agit plus, très grossièrement, que de pétrole. Et où se trouvent les réserves de pétrole? En territoire israélien ou en terres arabes (et iraniennes)?... Il est vrai que la guerre contre l’Irak a mis à mal les finances des royaumes pétrolifères. Et ceci explique peut-être cela et beaucoup d’autres choses.
RENE AGGIOURI.