LA CHRONIQUE

LA DÉMOCRATIE: UNE IMPOSTURE?

Vous avez beau plaider en faveur de la démocratie, malgré tous les atouts qu’on veut lui attribuer, elle a trahi les principes mêmes de sa raison d’être. Les abus dont elle a été responsable durant le siècle finissant, témoignent de son incapacité à régir une planète en perpétuelle mutation, d’instaurer un nouvel ordre mondial plus humain.” Cette critique nous la tenons d’une lectrice assidue de “La Revue du Liban”, une intellectuelle de race. Il est vrai que la démocratie, lézardée, décriée, qu’elle se trouve par ceux-là mêmes qui se veulent ses zélotes les plus dévoués, n’est plus telle que ses précurseurs l’ont voulue, le stade suprême de la politique, l’horizon insurpassable, celui après lequel il n’y a que le dépérissement de la politique elle-même. Voilà la grande vérité de l’avenir qui se dévoile sous nos yeux incrédules. En dépit de son apparente embellie, durant le XXe siècle, il a peut-être manqué à la démocratie un certain pouvoir catalyseur pour affronter les nombreux défis et mener à bon port un monde naufragé à tous les niveaux, le seul qui lui aurait été indispensable et sans lequel les autres talents ne lui servent de rien, dans un brouillamini planétaire aussi aveuglant à tout point de vue. La démocratie telle que ses fonda-teurs l’ont judicieusement conçue, jamais elle ne s’est portée aussi mal. Au train où vont les régimes démo-cratiques de nos jours, la démocratie est menacée de périr en pleine forme, sous le regard impassible de ses propres adhérents. Le parlementarisme à l’échelle mondiale, figure emblématique de la démocratie représentative, s’est avéré totalement déficitaire. Désormais, il ne survivra que dans la fiction et le souvenir de son éclat d’antan. La démocratie tend à s’incarner dans les citoyens plutôt que dans les institutions et les assemblées.

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Le suffrage universel, apanage des démocraties modernes, ne se porte pas mieux. Il mérite de moins en moins l’épithète d’universel. Réputé souverain, le scrutin est devenu un monarque débonnaire et lointain, aussi étranger aux intérêts suprêmes de la République que le Doge à ceux de la Venise de jadis. Nous voilà revenus à la distinction chère à Charles De Gaulle, entre citoyens actifs et citoyens passifs. Les élus qui nous gouvernent ne constituent guère aujourd’hui cette classe politique où se recrutent les hommes intègres et crédibles, n’en déplaise à ceux qui font exception. Quant aux partis politiques ou ce qu’il en reste, n’en parlons pas, ils sont les gâteux de la République, à Droite et à Gauche, rongés par le clientélisme, le népotisme et la corruption, s’acquittant de moins en moins de leur rôle d’intermédiaires entre le peuple et ses dirigeants. Faut-il encore des preuves plus palpables de la contamination qui sévit la classe politique, pour se dégoûter de la démocratie avant d’en avoir profité? Quel serait l’avenir d’une démocratie, que ce soit au Liban ou ailleurs, dont la visibilité s’avère chaque jour plus difficile?

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Impertinente interpellation qui ne cesse d’inquiéter les esprits les plus avisés. Toutefois, il n’y a pas lieu de s’étonner. Au Liban comme dans toutes les démocraties chance-lantes, tout peut arriver. Le puissant souffle de liberté qui balaie aujourd’hui la planète, a-t-il quelque peine à être contenu dans la forme la plus ancienne de notre démocratie? Serait-il normal que celle-ci soit immuable, alors que tout change autour d’elle, pour qu’elle soit tôt ou tard, si elle ne l’est pas encore, vouée à l’échec? Il fût un temps où la politique au Liban était un pôle d’attraction, parce qu’elle était le fanal de la liberté. C’est aux Libanais qu’il in-combe et à l’opposition démocra-tique, s’il en est encore une, de revaloriser le parlementarisme, de restaurer les institutions et les partis politiques dans leur dignité. Toute dérogation à ces normes servirait les ennemis de la démocratie. Ils sont légion. Qu’on nous entende bien: nous ne sommes pas en train de prêcher une nouvelle utopie liberticide, ou de rêver follement à une quelcon-que apolitique. Nous voudrions seulement réitérer avec Montaigne que la plupart de nos vocations sont “farcesques”, nos vocations politi-ques n’étant pas exclues. C’est à nous qu’il revient d’œuvrer en faveur d’une démocratie qui tombe en haillons.

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En ce moment crucial de notre histoire, au moment où se décide l’avenir de cette partie du monde, dans l’état de disgrâce où nous nous trouvons, ce ne sont pas les élus qui devraient nous importer le plus, mais la paix et la justice sociale. Ceux d’entre nous qui sont cons-cients de la réalité libanaise, se rendent compte de cette écœurante évidence. Le jugement de l’histoire sera des plus sévères à l’égard de tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, auront bafoué le droit des peuples à la différence et à choisir librement le système politique à leur mesure. La démocratie est certes dans l’impasse. Va-t-elle enfin triompher ou s’auto-détruire, imbringuée qu’elle est dans un circuit ambulant de défis incontournables qui la menacent au quotidien, une démo-cratie altérée, où tout est sacrifié au service d’une caste de privilégiés au détriment de ses propres usagers? Elle nous rappelle cet aphorisme de Bismarck à l’adresse des démocra-tes: “Qu’est-ce que c’est cette dé-mocratie dont vous m’entretenez, où deux ignares valent plus qu’un Bismarck?”

“La démocratie n’est pas un régime qu’on pourrait choisir sur catalogue.”

Francis Fukuyuma (La Fin de l’Histoire)

José M. LABAKI.