LES EVENEMENTS DE LA SEMAINE

L’intention manifestée par le chef de l’Etat de proposer des réformes constitutionnelles a suscité des réactions en chaîne au sein même de la classe dirigeante. En effet, la coterie du Premier ministre insinue “qu’un tel projet ne figure pas dans son ordre des priorités”. Quant au chef du Législatif, il dit ne pas comprendre “comment on peut réviser une Constitution qu’on n’a pas encore fini d’appliquer”...

LES RéFORMES, NOUVELLE POMME DE DISCORDE AU NIVEAU DU POUVOIR?

Il y a un peu plus d’un an, à la suite de la reconduction pour trois ans de son sexennat, le chef de l’Etat a pris de court la classe politique, en proposant une nouvelle loi électorale à deux tours, en vertu de laquelle les législatives auraient été organisées: d’abord, sur base du caza; puis, sur celle du Liban tout entier considéré comme une circonscription unique. La proposition présidentielle que certains avaient présentée comme un ballon d’essai, n’a pas été agréée par une large fraction des milieux politiques, ces derniers ayant invoqué des prétextes différents pour justifier leur opposition à la suggestion lancée par Baabda. La semaine dernière, à la faveur d’un dialogue en direct avec les divers pôles de l’opinion publique - ce qui fut une innovation chez nous - le président Hraoui a surpris, une fois de plus, les Libanais en insistant sur la nécessité de réformer la Constitution et, aussi, d’élaborer une loi unique sur le statut personnel. Si la première tranche de son exposé, relative à la réforme constitutionnelle, n’a pas suscité au moment où nous rédigeons ces lignes, des réactions de la part des cercles politico-parlementaires, en revanche la seconde concernant le statut personnel - et le mariage civil - a provoqué plus d’une réplique de la part, surtout, des hautes instances religieuses. Le mufti du Mont-Liban, cheikh Ali Jouzo, a été le plus catégorique, en ce sens qu’il a rejeté toute velléité de modification de la loi sur le statut personnel régissant les affaires de chaque communauté nationale. Pour en revenir à la réforme de la Constitution, un parlementaire nordiste, en l’occurrence M. Boutros Harb, député de Batroun, a explicité la proposition présidentielle à l’issue d’une entrevue avec le chef de l’Etat en fournissant les précisions ci-après: «Le Président vise par les réformes constitutionnelles à remédier aux lacunes qui entachent notre système politique… lequel est placé sous la férule de la troïka. Ce système pêche, aussi, par l’enchevêtement des prérogatives de l’Exécutif et du Législatif… Il devient impérieux de les répartir d’une manière rationnelle, afin de mieux en assurer l’application et, partant, de déterminer les responsabilités en cas d’erreurs ou d’abus». Il est de notoriété publique que le Premier Libanais est acquis à la révision de la loi fondamentale et ne cesse de préconiser sa réforme, quelques années après Taëf, sans doute parce qu’il y relève des tares empêchant l’exercice du Pouvoir d’une manière saine… Ceci étant, peut-on blâmer les opposants de dénoncer ces tares et de partir en guerre contre la… troïka, parce qu’à leur avis elle porte atteinte au principe de la séparation des pouvoirs? Mais sur ce point, la première réaction est venue de la coterie du palais du gouvernement, les milieux proches du Premier ministre insinuant que «les réformes constitutionnelles ne figurent pas, du moins pour le moment, sur son ordre des priorités»… D’ici à prévoir de nouvelles tractations entre Baabda et Sanayeh, il n’y a qu’un pas que les cercles politiques, surtout ceux de l’opposition, n’ont pas hésité à franchir…

La transparence ne caractérise nullement, du moins jusqu’à ce jour, la politique officielle au plan de l’audiovisuel, alors qu’elle devrait être de rigueur. De fait, le ministre de l’Information a laissé entendre mardi, veille du premier Conseil des ministres après le vote de confiance, que le dossier de l’audiovisuel ne figurait pas à l’ordre du jour de la réunion. Avant d’enchaîner: “Mais il pourrait être examiné, si le chef de l’Etat ou du gouvernement en exprimait le désir...”

AUDIOVISUEL: LA TRANSPARENCE EST DE RIGUEUR

On s’attendait au lendemain du débat de confiance à la Chambre, à une détente sur le front de l’audiovisuel; surtout, après le report de facto du délai de fermeture des médias privés non légalisés. Cependant, les données sur base desquelles doit être traité cet épineux dossier sont restées imprécises. Le ministre de l’Information a laissé entendre que ce dossier serait rouvert, incessamment; que de nouvelles demandes pour l’obtention de licences seraient examinées par le Conseil supérieur de l’audiovisuel d’ici au début de l’année. Bien plus, le même ministre a réaffirmé “l’appui du gouvernement au pluralisme des médias, dans le cadre du pluralisme politique”. Après que le Cabinet eut été contraint contre son gré de changer de tactique et le fusil d’épaule, il ne suffit pas d’ouvrir la voie à la présentation de nouvelles demandes de licence, il importe surtout que le gouvernement renonce à l’arbitraire et ne refuse pas d’accorder des autorisations sur base des considérations précédentes. C’est à cette seule condition que sera sauvegardée la pluralité de l’information audiovisuelle. Puis, la transparence dans la position du Sérail demeure floue. De fait, la veille du premier Conseil des ministres qui devait se tenir mercredi au palais de Baabda, le ministre de l’Information a déclaré que le dossier de l’audiovisuel ne figurait pas à l’ordre du jour de cette réunion qui comptait plus de quatre-vingts points! Ceci contribue à embrouiller la situation et n’aide nullement à connaître les véritables intentions du Cabinet, ni son “idée de derrière la tête”... Cependant, devant l’étonnement des reporters de presse, le ministre s’est ravisé et a enchaîné: “Ce dossier pourrait être examiné, si le chef de l’Etat ou du gouvernement en exprimait le désir”... Comprendra qui pourra! Par ailleurs, on se perd en conjectures sur le sort que le Pouvoir réservera à la requête par laquelle quatre stations de télévision: NTV, CVN, ICN et “Al-Machrek”, réclament l’autorisation de fonctionner en tant que chaîne conjointe. Se peut-il que la réponse officielle soit négative, pour la simple raison que le “cœur” de cette chaîne penche du côté de l’opposition plutôt que du côté du Sérail? Tout compte fait, il n’est pas loisible à l’Autorité de passer outre au vœu formulé par l’Assemblée nationale et de persévérer dans la même politique répressive et à sens unique au plan de l’audiovisuel... Le souhait des Libanais bien pensants est que l’assouplissement dans la position de M. Hariri ne soit pas de pure façade et que le chef du gouvernement ne recule pas pour mieux sauter dans une phase ultérieure.

Pendant que les responsables (de la sécurité) siégeant sous la présidence du ministre de l’Intérieur (notre photo) se congratulaient, pour avoir empêché la manifestation de la CGTL le 28 novembre, la Fédération internationale des syndicats libres (FSIL) adressait au chef du gouvernement un message condamnant son attitude à l’égard du mouvement syndical libanais. De plus, elle l’invitait “à sauvegarder les libertés publiques, conformément aux principes de l’OIT et des conventions internationales ratifiées par le Liban.”

LES RESPONSABLES SE CONGRATULENT ET LA FSIL CRITIQUE L’AUTORITé…

Les télespectateurs ont pu voir, mardi soir sur le petit écran, le ministre de l’Intérieur trônant au milieu des responsables des organismes de sécurité qu’il a félicités «pour avoir maintenu l’ordre et réprimé la manifestation du 28 novembre, empêchant ainsi la CGTL de perturber la paix civile». Dans le même temps, les milieux proches du gouvernement insinuaient que le Conseil des ministres pourrait décider mercredi (avant-hier) de confier à une commission ministérielle ad hoc, le soin de renouer le dialogue avec la centrale syndicale, en vue d’échanger les vues sur ses revendications et de juger de la possibilité de les satisfaire, sinon toutes, du moins celles qui pourraient l’être… La commission mentionnée peut avoir été formée ou pas, cela n’a pas la moindre importance, car dans les deux cas le résultat sera le même! Il sied de faire état, à ce propos, du message que la Fédération internationale des syndicats libres (FISL) a adressé au Premier ministre, dénonçant son attitude à l’égard du mouvement syndical libanais et exprimant son inquiétude après la répression de la manifestation de jeudi dernier et l’interpellation de quarante-cinq syndicalistes. La FISL à laquelle deux-cents organisations syndicales de cent trente-sept pays sont affiliées, se dit «préoccupée par les derniers développements survenus au Liban qui ont poussé les membres de la CGTL à exprimer leur crainte à l’égard de la dégradation économique, comme de la détérioration des conditions de vie et de travail». Aussi, la fédération internationale invite-t-elle le gouvernement «à changer d’attitude, en engageant un dialogue avec la centrale ouvrière et en préservant les libertés publiques, conformément aux principes de l’Organisation internationale du Travail (OIT) et aux dispositions des conventions internationales que le Liban a ratifiées» (sic). Enfin, la FSIL précise que «le chômage affecte 25 pour cent de la population libanaise active, alors que l’inflation est en hausse constante». Le message de cette instance internationale infirme les chiffres avancés par certains gouvernants, qui prétendent que cinq pour cent, tout au plus, de Libanais vivent sous le seuil de pauvreté… En fait, 5 pour cent de notre peuple accaparent les richesses du pays et en profitent alors que les autres - l’écrasante majorité - n’arrivent plus à joindre les deux bouts, bien que la plupart des gagne-petits exercent plusieurs métiers pour arrondir leurs fins de mois et satisfaire les besoins urgents de leur maisonnée. Même sur le plan sécuritaire, le ministre de l’Intérieur soutient que le nombre des vols armés a été exagéré par les mass médias. «En réalité, ajoute-t-il, il n’a été enregistré que quinze incidents de cette nature au cours des deux derniers mois…» Si ce chiffre se limite à la capitale et, en particulier, à certains de ses quartiers où plusieurs dames ont été agressées en plein jour ces dernières semaines, on ne peut le qualifier «d’exagéré». En fait, ceux qui détiennent les rênes du Pouvoir, semblent disposer de stastistiques «sûres» concernant tous les secteurs de la vie nationale! S’il en est ainsi, pourquoi ne les communiquent-ils pas aux médias afin qu’ils leur assurent une large diffusion, au lieu d’accuser la Presse d’induire l’opinion publique en erreur?

ECHOS ET REFLEXIONS

MINISTRE “BOUCHE D’OR”!

Depuis qu’il fait partie du Cabinet Hariri, il y a près de quatre ans, un membre du gouvernement gratifie les Libanais d’une conférence de presse hebdomadaire qu’il tient, chaque dimanche, dans son patelin nordiste. Ce ministre à travers lequel le chef du gouvernement réplique indirectement au président Omar Karamé, prend comme on s’en doute la défense du Sérail et, partant, le contre-pied des détracteurs du Pouvoir. Et ce, en usant de termes d’autant révoltants, qu’ils transgressent toute logique et bon sens. Après les attaques virulentes declenchées par M. Karamé à la fin de la semaine écoulée contre le Premier ministre, il fallait s’attendre à ce que ce ministre nordite répondît à l’Effendi. De fait, cette fois l’information audiovisuelle a constitué et pour cause, son cheval de bataille, ce thème étant à l’ordre du jour et de brûlante actualité: “Les médias, a dit ce ministre bouche d’or, doivent être neutres”... Comme si les moyens d’information officiels respectaient la règle de la neutralité... “Insister sur l’existence de tribunes informationnelles au Liban, a-t-il ajouté, vise à semer la sédition et à attiser la controverse plutôt qu’à préserver l’unité nationale... C’est pourquoi, nous ne sommes pas en faveur de l’octroi d’un moyen d’information à toute tribune, que celle-ci soit politique ou religieuse” (sic). Ce membre (nordiste) du Cabinet avait l’air de répondre aussi, au PNL qui, dans le communiqué diffusé à l’issue de sa réunion hebdomadaire, a mis en garde contre “l’instauration d’un régime totalitaire dans notre pays”. Tout en signalant “le divorce entre le peuple et le pouvoir qui ne cesse de s’aggraver”. Le PNL a reproché à l’Autorité “de présenter toute objection ou critique comme une atteinte à la sécurité nationale, une menace à la stabilité intérieure et un coup asséné au processus de la reconstruction”. Peut-on, après cela, en vouloir au cardinal Sfeir d’avoir déploré “le climat peu propice aux libertés publiques”, dans sa dernière homélie dominicale?

Edouard BASSIL.