DIRECTEUR DE L’INSTITUT DE PSYCHANALYSE DE WASHINGTON D.C.

LE Dr ANTOINE HANI:

“LE LIBAN EST LE PAYS DE LA RéGION LE PLUS APTE à CRéER UN INSTITUT PSYCHANALYTIQUE”

Trois heures de “détention” au cœur de l’embouteillage infernal de l’avant - 22 novembre n’ont pas réussi à le départir de son calme exemplaire, teinté d’étonnement et d’incompréhension devant l’originalité de la situation. Valeur sûre et compétence indéniable lui ont valu le poste de directeur de l’Institut de psychanalyse de Wa-shington D.C. Psychiatre et psychanalyste, le Dr Antoine Hani est, également, chargé de l’analyse des candidats aux études de psychanalyse et de la supervision de leurs travaux. Présent au Liban à l’occasion du congrès panarabe de psychiatrie qui s’est tenu, récem-ment, à Kaslik, il est chargé d’une mission de toute première importance.

DéVELOPPER LA PSYCHANALYSE

A la question: - Quel est l’objet de votre passage au Liban?, il répond:

“Le président de l’Association internationale de psychanalyse et le président de l’Association de psychanalyse des Etats-Unis m’ont chargé d’une mission délicate: la formation d’un comité pour le développement de la psychanalyse au Proche-Orient et, surtout, dans les pays arabes; incluant les pays du Golfe, la Palestine, l’Egypte, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et, bien entendu, le Liban. “J’ai, d’ailleurs, eu à ce sujet un entretien avec le Dr Mounir Chamoun qui a fondé ici la psychologie psychanalytique et contribué à la création d’une société de psychanalyse à Beyrouth. “Je suis, également, venu assister au congrès panarabe de psychiatrie, afin de rencontrer les représentants de la psychiatrie dans les différents pays arabes et de discuter avec eux du projet visant à développer la psychanalyse dans leurs pays respectifs”.

ACCUEIL FAVORABLE

- Se sont-ils montrés favorables à un tel projet?

“Oui, énormément. Cependant, ils m’ont informé de la centralité de l’orientation biologique dans les pays arabes, c’est-à-dire qu’ils ont souligné dans la pratique de la psychiatrie dans leurs pays l’importance de la psychopharmacothérapie, c’est-à-dire les traitements médicamenteux des maladies psychiatriques, telles les dépressions, névroses, états de panique, schizophrénie”...

- Vous voulez dire qu’on soigne beaucoup ces maladies par des médicaments seulement?

“Oui et la raison primordiale est qu’il y a peu de psychiatres par rapport au nombre de personnes qui doivent être traitées. L’approche psychothérapeutique dans les traitements psychiatriques est, d’habitude, inspirée des principes de la psychanalyse qui exige une à quatre séances par semaine de 45 minutes chacune; ceci représente un laps de temps important que les psychiatres ne peuvent pas assurer, vu le nombre de patients qu’ils doivent traiter”.

- Est-ce vraiment la seule raison?

“Peut-être encore qu’au fond, les psychiatres n’ont pas toujours une formation psychothérapeutique suffisante leur permettant de soigner leurs patients par une combinaison de psychothérapie et de pharmacothérapie. C’est pourquoi, nous espérons que les membres du comité que je vais former agiront de concert avec les éducateurs d’un pays donné comme centres d’initiative pour organiser des conférences, des réunions et des workshops en matière de psychothérapie et de psychanalyse pour mettre constamment à jour les connaissances des psychiatres de la région et d’introduire des principes psychanalytiques de traitement ne faisant partie de la formation habituelle des psychiatres. Nous souhaitons que cette collaboration aboutisse à la possibilité de traiter le patient psychiatrique d’une façon complète, c’est-à-dire tenir compte non seulement de l’aspect biologique de la personne à laquelle les médicaments s’adressent mais, aussi et surtout, de l’aspect psychique, auquel la psychothérapie et la psychanalyse s’adressent. “Car ce n’est pas seulement le corps qui est en jeu dans une maladie psychiatrique mais aussi et surtout l’esprit. “Malheureusement, les médicaments ne peuvent, malgré les progrès de la psycho-pharmacologie, toucher, soulager et soigner tout ce qui se rapporte à l’esprit du patient. C’est dans ce contexte que la psychanalyse peut contribuer à enrichir le traitement biologique, à “renouveler” et “reconstituer” le patient sur le plan de l’esprit et du psychique”.

- Avons-nous au Liban ce type de centre formateur?

“Oui, un centre d’éducation et de formation psychothérapeutique a été fondé par le Dr Mounir Chamoun, basé sur les principes psychanalytiques et, aussi, une Société psychanalytique qui atteste du progrès énorme que le Liban a réalisé dans cette voie. Le Liban est, aujourd’hui, le pays de la région le plus près de créer un institut de psychanalyse pour la formation psychanalytique. “Le Comité que je vais fonder au nom de l’Association psychanalytique internationale serait à même de mettre ses ressources à la disposition du Liban pour parvenir à ce but. Ce développement sera très rapide pour le Liban qui est déjà très avancé dans ce domaine.”

NOUVEAUX MéDICAMENTS POUR LA SCHIZOPHRéNIE

- Qu’y a-t-il de nouveau en psychiatrie?

“Sur le plan biologique, il y a de nouveaux médicaments pour le traitement de la schizophrénie des états dépressifs et de la panique. Leur efficacité est, en général, plus grande et leurs effets secondaires moindres. “Sur le plan psychothérapeutique et psychanalytique, nous avons développé de nouvelles techniques, que nous utilisons avec souplesse pour atteindre le patient, l’aider à devenir plus conscient de ce qui le trouble et plus à même de le contrôler ou le maîtriser”.

- Identifiez-vous de nouvelles maladies psychiques jusque-là inconnues?

“Non pas vraiment. On arrive toujours à les classer dans telle ou telle catégorie. Je souligne l’approche psychologique et psychanalytique, car elles ne s’adressent pas à la maladie mais au patient en tant qu’individu. Deux patients qui montrent le même diagnostic peuvent être très différents l’un de l’autre sur le plan de l’individualité; il n’y a que l’approche psychologique qui permet de saisir cette distinction.”

LES SYMPTôMES

- Quelles situations devraient marquer l’alerte et pousser les individus à consulter un spécialiste? Autrement dit, comment s’auto-examiner sur le plan psychique?

“On se plaint souvent d’un symptôme qui nous gêne, cause de honte, d’angoisse ou d’opression. Ce symptôme doit nous alerter sur l’existence d’un trouble en nous nécessitant la consultation d’un psychanalyste ou d’un psychiatre d’orientation psychologique. “Car cette consultation détermine le besoin de traitement ou de non-traitement selon l’individu. Ces symptômes peuvent être: l’insomnie, les cauchemars qui nous terrorisent et nous réveillent en pleine nuit, le développement de phobies dans des situations tout à fait anodines sur le plan réel, mais qui suscitent une grande terreur sans raison apparente, comme la peur de la foule, la peur des hauteurs et des ascenseurs, la peur de parler en public, etc...”

- Ce sont des phobies relativement courantes. Faut-il vraiment voir un psychiatre dans ce cas?

“J’insiste sur la compréhension de la personne, car chaque individu est différent. C’est la particularité de la personne et ce que le symptôme représente pour un individu qui dicte l’indication de traitement, en sorte que deux personnes peuvent consulter pour le même symptôme et même avoir le même diagnostic sans forcément exiger les mêmes soins.”

MAUVAIS PRONOSTIC

- Que pensez-vous des personnes qui continuent à vivre dans le passé?

“Vivre dans le passé est l’essence même de l’état névrotique, car cela signifie l’absence d’investissement dans le présent et révèle un état psychologique de non-vie, de mort psychologique. “C’est l’engagement dans le présent, qui rend la personne vivante, productive et créatrice. C’est une perte énorme d’énergie psychique non canalisée qui va dans un sens destructeur plutôt que dans un sens édifiant.”

- C’est, généralement, l’entourage de la personne à troubles qui se rend compte du problème psychique. Comment doit-il l’amener à consulter?

“L’adulte prend d’habitude seul la décision de voir un psychiatre parfois sur la suggestion d’un ami, époux ou parent. Il faut dire que les patients qui viennent malgré eux chez le spécialiste présentent d’habitude un mauvais pronostic, à moins que le psychiatre ou le psychanalyste puisse les aider à découvrir en eux le trouble intérieur qui les pousseraient à continuer le traitement pour eux-mêmes, plutôt que pour plaire à un parent ou à un époux. Autrement, le bien qu’ils tireraient du traitement ne serait pas inexistant mais très limité”. “Je dois ajouter qu’en général pour qu’un traitement soit efficace, il faut un bon “matching” entre patient et psychanalyste, une constatibilité suffisante entre leur personnalité. C’est pour cela qu’un patient doit consulter, deux ou trois analystes avant de trouver celui avec qui il se sent le plus en confiance.

(Propos recueillis par N. EL-K.)