MALRAUX, L’HOMME DE LEGENDE A REJOINT LA MEMOIRE COLLECTIVE...
“AUX GRANDS HOMMES, LA PATRIE RECONNAISSANTE”
Au moment-même où on transfère les cendres de Malraux dans le Panthéon, le sanctuaire s’est embrasé aux trois couleurs de la France.
Il fait froid, il souffle un vent à abattre les chênes, le drapeau ceignant le cénotaphe claque au-dessus de la silhouette de Malraux qui prononce en 1964 l’oraison funèbre de Jean Moulin, à l’occasion du transfert de ses cendres au Panthéon. Le monde entier aura eu droit toute la semaine de voir et revoir ces images en noir et blanc de cet orateur déchaîné, lisant ce texte bouleversant, porté par une voix dont le lyrisme touchait de plein fouet les cœurs. L’auteur de “La Condition Humaine” achevait son discours sur l’évocation de “la pauvre face informe, la face torturée de Jean Moulin... Ce jour-là disait Malraux, elle était le visage de la France...” La cérémonie de 1964 signait la récupération par le gaullisme de la résistance. En voulant honorer Malraux, Jacques Chirac aura réussi à mettre la France à l’heure de l’écrivain visionnaire en donnant à cette manifestation une amplitude toute particulière, nationale et multidimensionnelle.
“PRENEZ PLACE, ANDRé MALRAUX, DANS LE PANTHéON DE LA RéPUBLIQUE...”
En prononçant son allocution très sobre, le président français a voulu exprimer ainsi un acte d’évidence, par un discours d’où étaient bannies l’emphase et l’exaltation. Malraux a été partie prenante de tous les bouleversements de l’Europe. De l’explosion intellectuelle qui a suivi la guerre de 1914 à l’Indochine et les prémices de la décolonisation nécessaire, en passant par la guerre d’Espagne et la montée du fascisme, la résistance, la rencontre avec de Gaulle et la création du RPF, à la Guerre d’Algérie... Malraux, le père des “Conquérants”, de “La voie royale”, de “La condition Humaine”, des “Antimémoires” devenu l’évangéliste d’un dieu de Gaulle, fut ce procureur permanent et infatigable qui, par ses discours, fustigeait, dénonçait, condamnait et luttait pour que la France retrouve son rang au banc des grandes puissances. Orateur sans égal, son verbe droguait les auditoires passionnés. Malraux subjuguait, ensorcelait. “Ce que veut le gaullisme, confiait-il, c’est d’abord rendre à la France une architecture, une efficacité. N’oubliez pas que le gaullisme n’est pas une théorie comme le marxisme ou comme le fascisme, c’est un mouvement de salut public...” Ce sera sans doute Jean d’Ormesson qui aura donné la meilleure formule en disant à son propos: “C’est un peu de notre temps qui entre aujourd’hui dans le sanctuaire...” De lui-même Malraux disait: “J’ai peu et mal appris à me créer moi-même, si se créer c’est s’accommoder de cette auberge sans routes qui s’appelle la vie... J’ai su quelque fois agir. Mais l’intérêt de l’action, sauf lorsqu’elle s’élève à l’Histoire, est dans ce qu’on fait et non dans ce qu’on dit...” Prodigieux Malraux qui déclamait ses textes... Se prenait-il pour Sophocle ou Eschyle... Il était Malraux. Un homme qui animait son temps, convoquant autour de lui les courants de l’Histoire, étant en même temps ce compositeur et chef d’orchestre d’une symphonie historique. Un écrivain dont le style était beau comme du gothique avec ses colonnes écroulées.
|
|
|
Les militaires montent la garde…
“SI L’UNIVERS éTAIT CAPABLE D’UNE RéPONSE, C’EST à CET HOMME-Là QU’ELLE AURAIT éTé DONNéE...”
Cette phrase de Romain Gary illustre bien l’envergure d’André Malraux qui a rejoint Voltaire, Rousseau et Hugo... Qui entre au Panthéon et pourquoi...? Rien ne fera que, parmi tous les Malraux que chacun voudra bien retrouver, il ne s’agisse d’abord d’un écrivain, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, mais qui sans l’écriture n’aurait jamais produit l’homme qu’il fut. La cérémonie a eu lieu de nuit, comme ce fut le cas lors du transfert des cendres de Jean Moulin. Malraux aimait les atmosphères crépusculaires, cette lumière bleue si propice à ses rêves... A ses métamorphoses... Le cercueil est arrivé par la rue Soufflot, escorté par 200 enfants et adolescents de toute la France, porteurs d’images-symboles de l’écrivain. Hommage à son musée imaginaire... Une célébration spectaculaire, ouverte et retransmise à tous, où quatre chats d’allure statuaire montaient la garde. Le Panthéon, ce soir, s’était embrasé d’or et d’argent se métamorphosant en torche vivante à la gloire de Malraux. Lorsque le cercueil entra dans le sanctuaire, le Panthéon revêtit les trois couleurs de la France, les couleurs d’un homme qui avait le feu dans la tête et la foudre au poing...
SONIA NIGOLIAN