BLOC-NOTES
MÉDECIN, GUÉRIS-TOI TOI-MÊME
Pour un indigène de l’est de Beyrouth entreprendre la traversée de l’ouest de la capitale, c’est un peu se voir comme Alice, transporté au Pays des Mer-veilles. Alors que notre pauvre hère sous-développé a laissé derrière lui des ruelles lépreuses, des rues éventrées, des trottoirs dépavés, des carrefours anonymes, transformés - faute d’indications - en pièges mortels, des quartiers entiers plongés dans les ténèbres d’avant l’âge du silex, le voilà brusquement projeté dans des avenues insolentes d’opulence, entretenues à la brosse à dents, des tunnels éclairés a giorno, des ponts fabuleux, des feux de signalisation dont les traînes-savates de l’Est ont oublié jusqu’au souvenir, le tout offrant l’aspect d’une métropole de luxe propre à plonger dans l’émerveillement ces péquenots fraîchement débarqués de leur brousse d’Achrafieh. Les gouvernements haririens successifs auraient-ils voulu étendre la ceinture de la misère pour y englober ladite Achrafieh et ses banlieues qu’ils n’auraient pas agi autrement, dans le même temps qu’ils déversaient à pleins crédits leur manne civilisatrice de l’autre côté de la “frontière”. Qu’on le nie ou pas, il existe une véritable frontière entre l’Est que l’on prive de tout et l’Ouest que l’on noie sous un véritable déluge de milliards que ces mêmes laissés-pour-compte sont sommés, en priorité, de payer. C’est tout à fait faux et injuste, clament les responsables, la main sur la place où il aurait dû y avoir un cœur. L’Etat n’est-il pas en train d’élargir l’autostrade Dora-Halate à coups de millions de dollars? Il faut avouer que c’est relativement vrai, à la différence près que les travaux de percement d’une nouvelle avenue assortie de tunnels et de ponts prend six mois à l’Ouest, alors que “l’élargissement” de l’auto-strade Dora-Halate, entrepris depuis plus de deux ans, est toujours à l’état de chantier. Nous devons avouer, aussi, que les choses étant ce qu’elles sont et les travaux ce qu’ils ne devraient pas être, nous n’en sommes plus à rectifier le tracé d’une autoroute, mais à transformer entièrement le paysage, faisant (surtout en hiver) de Dora une cité lacustre et de Nahr-el-Kalb une sorte de Venise où ne manquent, pour lancer nos nostalgiques barcarolles (et aussi pour pouvoir circuler), que gondoles et vaporettos. Voilà en perspective un nouveau contrat de gré à gré. Comme on se retrouve et comme le monde libanais est petit! Aussi pénible que soit cette situation, elle a quand même du bon, puisqu’en rendant l’accès du Casino pour le moins malaisé, elle calme l’anxiété légitime de M. Walid Joumblatt qui se fait un sang d’encre pour nous. Il a peur que le Liban tout entier se transforme en casino. Il craint que le vice du jeu pervertisse notre âme et vide, du même coup, nos portefeuilles. Ce souci de notre confort moral et matériel vient certainement d’un bon cœur. Mais que Walid bey se rassure. Si l’exemple qu’il nous a donné, lui et les autres chefs de milice, ne nous a pas déjà pervertis, c’est que nous sommes définitivement vaccinés. Sinon, il est trop tard pour y penser. Quant à nos portefeuilles, son collègue Sanioura s’est arrangé pour les faire béer de telle sorte que le Casino en sera - avec nous - pour ses frais. Si, malgré tout, l’éthique que pratique le seigneur de Moukhtara est assez stricte pour le porter à considérer les jeux de hasard comme parfaitement immoraux, pourquoi les a-t-il autorisés et encouragés au palais de l’Emir Amine - et partout ailleurs dans la montagne - lorsqu’il régnait en maître absolu sur le Chouf? Quant à dire que l’Etat devrait verser à la Caisse des Déplacés les millions que coûtera la rénovation du Casino, c’est de la démagogie bon marché. D’abord, parce que ce n’est pas l’Etat mais une compagnie privée qui paie; ensuite, parce que le tonneau des Danaïdes qu’est la Caisse des Déplacés a déjà englouti 800 millions de dollars (déclaration du chef du gouvernement) pour loger partiellement 15% des déplacés, le gros de la somme ayant été absorbé par ceux qui occupaient les maisons de ces déplacés et exploitaient leurs terres. Enfin, si le cœur du ministre des Déplacés saigne à ce point sur le sort de ses administrés, pourquoi ne contribue-t-il pas lui-même à la solution de leurs problèmes en payant ses propres impôts? Notre ami, Walid bey, qui maîtrise à merveille l’art du paradoxe et le sens de l’humour, a voulu, sans doute, s’en donner à cœur joie. Mais en fait, il n’ignore pas que les donneurs de leçons doivent être propres comme un sou neuf. Or, les sous neufs, ça n’existe plus au Liban. Et depuis les démêlés de Hillary Clinton avec la justice, les femmes de César non plus.
ALINE LAHOUD.