EDITORIAL

Par Melhem KARAM
Que le monde se soit intéressé de près au choix de Madeleine Albright en tant que chef du département d’Etat en Amérique, est une chose naturelle. Pourtant, l’intérêt ne se mesure pas aujourd’hui à l’intérêt mondial, manifesté le jour où Richard Nixon avait choisi Henri Kissinger comme ministre US des Affaires étrangères. Ce jour-là, les ambassadeurs arabes lui avaient rendu visite pour l’entretenir des problèmes du monde arabe et trouvé chez lui Henri Kissinger, alors professeur de sciences politiques dans les universités américaines. Nixon leur a dit: «Traitez avec lui, car il me remplace pour traiter les causes arabes et, dans une plus large mesure, celles du Proche-Orient». Le ministre US des Affaires étrangères est, aujourd’hui, à l’ombre du nouvel ordre mondial, dont les contours ne se sont pas encore précisés, le ministère des ministères des Affaires étrangères dans le monde. Et Madeleine Albright n’est pas étrangère aux questions extérieures. Elle avait, en permanence, un avis et une opinion à émettre à leur propos; à donner un conseil et à définir une orientation. L’histoire des Balkans en est la meilleure des preuves. Si elle est la première femme à prendre en charge le ministère des Affaires étrangères en Amérique, bien des Etats ont devancé les Etats-Unis dans ce domaine… celui de la prise en main par la femme de postes de commande. En Grande-Bretagne, Margaret Thatcher. En Inde, Indira Gandhi. Au Pakistan, Benazir Bhuto. En France, Edith Cresson. En Turquie, Tanso Ciller et, en Israël Golda Meir. Quand on interrogeait Moshe Sharet sur son Cabinet et sur ses ministres, il disait: «Il y a un homme dans mon gouvernement, c’est Golda Meir». Madeleine Albright aux Affaires étrangères sera-t-elle pareille à Madeleine Albright aux Nations Unies ou sera-t-elle différente? La responsabilité surcharge celui qui l’assume et chaque fois qu’elle grandit, son poids s’alourdit. Naturellement, l’homme ne change pas, mais le responsable change, en ce sens que Madeleine Albright pourrait se débarrasser de la «broche» représentant un serpent qu’elle fixe sur sa jaquette. Cette broche, elle la portait pour défier Bagdad, le jour où l’Irak a dit d’elle: C’est un serpent! Elle pourrait renoncer, en tant que chef du département d’Etat, au ton dont elle usait dans le dialogue avec les différents interlocuteurs à l’ONU. Mais même en parlant de la souplesse dans son premier entretien après sa nomination à la secrétairerie d’Etat, elle n’a pas changé sa politique, ni la politique des Etats-Unis. Ni en Europe. Ni en Afrique ou au Proche-Orient. Un changement dans le ton et une plus grande compréhension, sans dévier de la grande voie. C’est pourquoi, tout en parlant de son second mandat, Clinton n’a pas fait état de pression sur Israël. Cependant, il y a eu un appel et une invite… Etant donné que tous les grands problèmes sont restés gelés. Jusqu’à ce que la Maison-Blanche désigne ses principaux collaborateurs. Et ces problèmes commencent à bouger de nouveau, à partir des négociations palestino-israéliennes qui, disent les Américains, auront lieu à Washington, à la faveur d’une rencontre entre Arafat et Netanyahu. D’abord, autour de Hébron, cette ville étant considérée comme une porte pour l’achèvement des pourparlers palestino-israéliens. Et peut-être au-delà de cela… jusqu’à la relance des négociations arabo-israéliennes et, plus précisément, syro-israéliennes. Hébron a été, par rapport aux négociations, une ligne rouge, à l’instar des lignes rouges dont on parlait lors des événements libanais. Des villes étaient considérées comme une balance pour le maintien de l’équilibre. Si celles-ci se maintenaient, quoique tombées militairement, la partition tombait aussi. Mais si ces villes tombaient définitivement, la partition devenait un fait acquis. Il en fut ainsi à Jezzine, Jbeil, Zahlé et Deir el-Kamar. En dépit de cela, il en est encore qui parlent de Bill Clinton, président des USA, disant «qu’il conduit sa patrie au XXIème siècle». Mais ceci n’interviendra pas sans paix et tant que Clinton n’en sera pas le champion et l’initiateur. Le temps a changé. L’héroïsme et le commandement se distinguaient en temps de guerre, quand ils manipulaient la machine guerrière. L’acquis politique était un fils légitime, le fils aîné par rapport à la victoire militaire. C’était cela la logique. Aujourd’hui, l’héroïsme est celui de la paix et le commandement celui qui conduit les gens à la paix. Qu’est la paix, en Europe, au plan américain? La conception que s’en fait l’Amérique, est-elle pareille à la conception européenne? Et les conceptions américaine et européenne concordent-elles par rapport à l’unité en Europe? Il n’est pas difficile d’unifier le monde dans la lutte contre le terrorisme et contre la drogue ou leur rejet. Le monde étant conscient du fait que le terrorisme n’est plus une pratique académique. C’est la conséquence d’injustices qu’on ne peut répudier par les moyens pacifiques. Ceci n’est pas difficile, malgré les difficultés qui entravent la consolidation de la justice. Le défi consiste à franchir le seuil du XXIème siècle pour entrer dans le XXIème. Il s’agit, en fait, de la paix et on doit persuader quiconque dispose de la force, que le droit le sépare du faible. Et de persuader, aussi, quiconque incite les siens au refus, pour conserver ce qui ne lui appartient pas. Que la voracité n’est pas l’ambition, celle-là étant une vengeance qui s’empare de l’état d’âme public. La nouvelle administration américaine, Bill Clinton à sa tête, ferait-elle face aux défis avec cette mentalité? Dans ce cas, le XXIème siècle serait, selon la mentalité américaine, le siècle de la cité vertueuse dont les spécificités seraient définies à Washington. Ah! si cela pouvait se produire!