BLOC-NOTES
LE CHANTIER DU CŒUR
Le drapeau libanais avait beau flotter à la place d’honneur, entre deux bannières étoilées, il fallait nous pincer pour y croire. Ces trente-deux pays, accourus à Washington et rassemblés au siège du département d’Etat, étaient-ils vraiment venus là, toute affaire cessante, pour se pencher uniquement à notre chevet? Sommes-nous devenus importants ou malades au point où, en l’espace d’une seule année, les deux plus hautes autorités spirituelle et temporelle de la planète - le Vatican et la Maison-Blanche - aient convoqué l’un un synode, l’autre une conférence internationale rien que pour nous? Malades, nous le sommes. Importants, nous avions cru l’être, il y a longtemps, bien longtemps, peut-être même dans une autre vie, quand nous étions persuadés d’être le lieu de rencontre unique de l’Occident et de l’Orient. Depuis, le rêve a tourné au cauchemar au point où un prédécesseur de Warren Christopher, George Schultz nous avait qualifiés de “peste et de choléra”. Les Etats-Unis seraient-ils revenus, à notre égard, à de meilleurs sentiments? On peut évidemment interpréter le fait d’organiser cette conférence des “amis du Liban” comme un revirement positif de l’administration américaine. Et le président Hariri y a fait là une percée remarquable. Mais il ne suffit pas d’une hirondelle pour faire le printemps. D’autant plus que cette hirondelle-ci (les Etats-Unis) s’est montrée particulièrement parcimonieuse. Des cinq milliards espérés par notre Premier ministre, notre quête désespérée n’atteindra que trois milliards principalement promis par les Arabes et l’Union Européenne. Quant à la contribution des Etats-Unis, elle atteindra la somme pharamineuse de 12 millions de dollars. Une folle prodigalité qui risque, à brève échéance, de déséquilibrer un budget fédéral dont le Congrès tente frénétiquement de combler le déficit. Quand on songe aux 5 milliards de dollars que reçoit Israël chaque année, aux 3,5 milliards octroyés à l’Egypte, au milliard et des poussières allouées à la Jordanie, on se demande si ces 12 millions ne seraient pas la seule blague qu’aurait fait dans sa carrière un Warren Christopher peu porté par ailleurs sur le sens de l’humour. A quoi pourraient bien servir ces 12 millions de dollars, à part à couvrir - à peine - les frais de voyage de la délégation libanaise? Douze millions! Mister Christopher serait-il le seul à ignorer que n’importe quel petit fonctionnaire au Liban, rien qu’en falsifiant quelques timbres, pourrait en faire trois fois plus? Mais cessons d’être bassement matérialistes. Parlons plutôt des idées. Comme celle géniale que le département d’Etat a eu de nous placer sous embargo, embargo renouvelé régulière-ment de six mois en six mois depuis douze ans. Parlons des petites phrases que laissent échapper les diplomates américains en poste à Beyrouth. Telle celle lancée tout récemment, au cours d’une interview, par l’ambassadeur Jones: “Le Liban est le pays par où transite la drogue”... Sans nul doute, une telle déclaration ne peut que nous attirer la sympathie du monde entier et pousser les “amis du Liban” à ouvrir plus largement leurs portefeuilles. A quoi cela sert-il de convoquer des conférences pour nous venir en aide, en même temps qu’on interdit aux hommes d’affaires américains de mettre les pieds au Liban? Nous obliger à aller mendier un visa à Damas ou à Chypre, interdire à la MEA de se poser sur le sol des Etats-Unis, est-il de nature à promouvoir “la courageuse reconstruction” du Liban? (Christopher dixit). Et pourquoi ces mesures pour le moins inamicales? Pourquoi l’Amérique nous pénalise-t-elle ainsi? Parce que, explique-t-on au département d’Etat, le Liban est un pays peu sûr où les étrangers et particulièrement les Américains courent des dangers certains. Il semble pourtant, à en croire Pierre Salinger, que ce n’est pas à Beyrouth, mais au large de Long-Island que la marine nationale a abattu d’un missile un avion civil avec ses 350 passagers. Trêve de récriminations, nous dira-t-on. Les 32 pays réunis à Washington pour apporter leur aide au Liban l’auraient-ils fait si les invitations n’avaient pas été lancées par le président Clinton lui-même? Probablement pas, du moins pour certains d’entre eux. Mais en attendant ces 3 milliards auxquels nous croirons lorsque nous les verrons, nous aimerions conserver de cette conférence le mot d’Hervé de Charette: “Le Liban est pour nous le chantier du cœur”.
ALINE LAHOUD.