ET CE SOIR, LE CIEL PERDIT TOUTES SES ETOILES

Le soleil descendit vers les hautes montagnes et l’ombre d’un seul coup noya les rues de ténèbres. Le petit garçon s’assit sur le bord du trottoir et d’un geste lent commença par refermer les couvercles mal vissés de sa boîte à cirage. Il savait maintenant que ce soir plus personne ne lui demanderait de lustrer des chaussures. D’ailleurs, peu de gens dans le village en portaient, sauf ceux qui habitaient ce qu’ici on appelait, les hauts quartiers. Les hauts quartiers étaient le seul endroit où s’érigeaient des maisons construites en pierres dures bordant des rues goudronnées...

Hormis cet îlot de verdure, le reste du village s’étendait un peu dans tous les sens, comme les tentacules d’une pieuvre étouffant les habitations en torchis aux toits de tôle. Soudain, la pluie commença à tomber. Les rigoles charrièrent la boue, la ruelle semblait s’effriter par les petites pierres poussées par des trombes d’eau. L’enfant se leva. Son cœur cognait fort dans sa poitrine et il offrit son visage à la pluie. Il était temps de rentrer chez lui. Il marchait, épuisé de fatigue, de sommeil et de faim. Il marchait, penché en avant, les pieds meurtris par l’arête des cailloux. Il marchait le long des ruelles en écoutant le silence cotonneux, troublé de temps en temps par des rires de femmes. Quelques vieux se pressaient. Des enfants vêtus d’habits trop grands couraient. Des fillettes, des rubans multicolores sur leurs nattes-épis sautaient dans les flaques d’eau en s’aspergeant. Dans sa hâte de se protéger de la pluie qui ne cessait de tomber, un passant bouscula le petit garçon qui tomba à terre. Le temps de se relever, il était déjà parti, laissant derrière lui un ruban qui avait glissé d’un paquet. L’enfant ramassa le ruban couleur de mille soleils, et pour ne pas le perdre l’attacha à son cou. Il comprenait, maintenant, l’empressement de tous à vouloir rentrer au chaud. Il comprenait le rire des enfants, les nœuds papillons dans les cheveux des fillettes et l’envolée des cloches. Ce soir était soir de Noël... Après la dureté du petit chemin, après tant d’heures passées sur un bout de trottoir, son abri en carton lui parut comme une image du paradis. Il s’étendit et ferma les yeux. Il serra fort ses paupières et revit encore une fois l’image de sa mère si belle, les cheveux dénoués, le visage fatigué de son père. Il revoyait le sourire de ses parents durant la nuit de Noël, quand ils accrochaient à une branche d’arbre, quelques oranges, rondes comme la terre... Il tentait, désespérément, de ne pas perdre ces images au bout de ses cils, de les garder toujours, toujours... Mais, il savait aussi que ceux qu’il aimait, étaient partis un jour de grand froid et qu’ils ne reviendraient plus... L’enfant pleurait dans son abri de fortune... La musique des carillons lui arrivait par bouffées, le vent qui s’engouffrait lui morda les joues, lui porta des senteurs épicées. Le petit cireur de bottes était un enfant comme tant d’autres, un tout petit égaré sur la terre, sans personne pour lui donner la main et le guider. C’était un petit soldat de l’ombre au regard solitaire qui se laissait porter par les hautes marées de la vie... C’était de ces enfants sans enfance, de ces enfants plus orphelins que des nuits sans lune, passant dans la vie sur la pointe des pieds, s’excusant presque d’être encore là... L’enfant étouffait ses sanglots qui lui montaient à la gorge. Puis, une grosse larme s’échappa et roula le long de sa joue tombant sur le sol. A ce moment même, un grondement déchira les nuages et la terre s’écarta juste là où était tombée la larme. Le petit garçon vit alors un arbre pointant le bout de sa tête. Un arbre qui ne cessait de croître au feuillage argenté ressemblant à des ailes d’oiseau. Le ruban lui brûlait le cou, lui procurait une forte chaleur.... Et l’arbre ne cessait de pousser avec ses branches harmonieusement réparties autour de son tronc qui se dressait comme une colonne de la terre. Sa cime commençait déjà à percer les brumes, le vent faisait houle dans sa frondaison. Il leva la tête et son regard fut brusquement renversé par un ciel vert. C’était un sapin, beau comme une juste balance, qui grandissait droit comme une épée. Ses ramures ressemblaient à une échelle dressée sur la terre dont la tête touchait le ciel. L’enfant avait maintenant les yeux grands ouverts et écoutait ce chant venu d’ailleurs qui s’élevait dans la nuit. A ce moment sous ses yeux médusés, il vit des milliers d’étoiles fatiguées de s’accrocher à la tunique du ciel, venir se poser une à une sur les branches. Une lune errante, voyant qu’on ne la regardait plus, jeta jalouse, ses rayons d’or, pour essayer de capturer ses étoiles. Mais les rayons, comme des cheveux d’ange, s’accrochèrent en guirlandes autour de l’arbre. Maintenant, il ne reconnaissait plus son abri de fortune, il y avait des bougies partout autour de lui, resplendissantes comme pour une fête. Il y avait une rumeur de voix, pareille à un chant divin, des voix alternées qui faisaient comme un bruit de vent ou de pluie et qui allaient en diminuant puis s’élançaient à nouveau faisant vasciller les flammes des bougies. L’enfant n’avait jamais vu telle lumière, jamais entendu pareil chant. C’était aussi beau qu’une prière.... La magie continuait.... L’intensité de la lumière augmenta quand arrivèrent un homme et une femme portant un enfant. C’était une femme aussi belle que celle qu’il avait vue dans les églises, une femme aussi belle que sa mère et l’homme qui se tenait à ses côtés lui rappelait son père. L’enfant presque nu lui ressemblait comme un frère et lui souriait. Il était venu cet enfant, comme une loque d’étoile pour offrir son amour au chant des mains. Il était venu l’enfant-roi pour semer aux yeux des mal-aimés, ses aubes..... Un âne et un bœuf s’étaient approchés de lui comme pour le réchauffer, lui qu’on avait étendu sur la paille. Et le petit cireur de bottes, l’âme ouverte comme une fleur, cueillait ses instants bénis.... Minuit tournoyait et l’enfant priait dans cette langue mystérieuse et belle qu’on utilisait pour les grandes prières et que personne ne lui avait jamais enseignée... La neige commençait à tomber. Une étoile encore plus grande que les autres, aux douze coups de minuit, vint s’accouder tout en haut de l’arbre. Le lendemain, des passants virent un enfant qui dormait dans un terrain vague, les cheveux noirs collés par la pluie sur son front. La neige sur ses épaules le faisait ressembler à un ange. A son cou un ruban d’où pendait une étoile.... Ils ne comprirent pas le sourire de l’enfant, ni cet arbre immense qui avait poussé là où ne pousse que l’herbe folle.... Mais faut-il tout comprendre.... Si oui, où serait le mystère de cette nuit où le ciel avait perdu toutes ses étoiles pour réchauffer un tout petit.

SONIA NIGOLIAN.