LA TRIBUNE
CHANTONS EN CHŒUR!
En la veille de Noël, il est de coutume de jeter sur les êtres et les choses un regard pacifié et bienveillant. Pour l’occa-sion, j’ai pensé qu’il fallait rafraîchir mes souvenirs et, pour cela, j’ai voulu revoir ce qui avait été écrit, ici-même, fin 95. Le cons-tat est assez décevant: le discours politique est désespérément le même en ce Noël 96 qu’au Noël 95. A l’époque, alors que ses détracteurs se déchaînaient, M. Sanioura, par exemple, se décernait un satisfecit appuyé sur le témoignage de l’étranger. Il continue, aujourd’hui, à jouer la même musique avec une admirable obstination. Cet état d’esprit qui persiste tout le long de l’année dans la classe dirigeante, rappelle celui de la France des années 30-36. Sur fond de crise sociale aiguë, un style de chanson était mis à la mode illustré par le fameux “tout va très bien madame la marquise” et par “dans la vie faut pas s’en faire...”, etc... etc... La méthode Coué était de rigueur pour se bien porter. 1940 était venu sonner le glas de cette légèreté. Par une cruelle ironie du sort, le commandant en chef de l’armée de l’Air française de l’époque portait un nom prémonitoire: le général Revers.
***
Pour ne pas jouer les rabat-joie, essayons, nous aussi, de voir la vie (politique) en rose. Pour cela, passons en revue ses principaux acteurs. Le premier d’entre eux, le président Hraoui, animé d’une sincérité que nul ne met en doute, s’engage dans une réforme de la Constitution destinée à renforcer l’Exécutif. Il en attend un regain de confiance du pays en lui-même. Le chef du gouvernement, poursuivant son plan de reconstruction et de développement, lesté de projets grandioses qui totalisent plusieurs milliards de dollars, revient de Washington où il était allé recueillir les manifestations d’intérêt et les promesses de ce qu’on appelle “les amis du Liban”. Et ils sont nombreux. Il y découvre une marque de confiance dans l’Etat aux destinées duquel il préside et un argument contre les calomnies de ses adversaires. Il joue pour nous les Pères Noël tout en menaçant de se métamorphoser en Père Fouettard si on ne lui emboîte pas le pas.
***
Jusqu’ici, tout va très bien (si on veut). Cependant, les syndicats sont toujours là pour réclamer plus de justice sociale et le respect des droits de l’homme. On suspecte leur bonne foi. A la tête de ses évêques et des patriarches, Sa Béatitude maronite continue à exposer de justes griefs et à lancer des mises en garde dans ses homélies dominicales. On lui témoigne respect et déférence. Et on passe outre. Enfin, le président Berri, qui est à lui seul tout le Législatif, désigne publiquement ce qu’il considère comme de dangereux écueils menaçant de faire sombrer le navire. On l’apaisera après les fêtes. Reste notre voisin du Sud. Il accumule les menaces de représailles et de sabotage des fondements de la paix. On compte sur l’Uncle Sam pour lui tenir la bride, quoique l’arrivée d’une Madeleine Albright au département d’Etat douche froidement cette espérance.
***
Entre ce pessimisme-ci et cet optimisme-là, le citoyen ordinaire n’a pas réellement le choix. En cette période de fêtes, son problème le plus urgent est de compter ses sous pour passer dans une joie relative le cap de l’année. Il sera temps, dans quinze jours, de recommencer à s’inquiéter et à râler. En attendant, si nous n’avons pas le cœur à chanter “dans la vie faut pas s’en faire...”, nous sommes tout de même libres encore d’entonner des Hosanna. Après tout, c’est Noël.
RENE AGGIOURI.