BLOC-NOTES

LES ILLUSIONS PERDUES*

Comme le dit le roman “la nuit était jeune”, mais lui ne l’était plus. Le temps avait raviné son visage. Il y avait gagné ses rides et perdu ses cheveux. - Et si ce n’était que les cheveux, dit-il. J’ai perdu quelque chose de bien plus précieux. Quelque chose que je tiens à récupérer. - Quoi donc? Un bijou? De l’argent? - J’aurais préféré. Il arrive que des gens honnêtes rendent un bijou ou de l’argent trouvé. Mais avez-vous jamais entendu parler de quelqu’un ayant trouvé ou rendu une illusion perdue? Pourtant, le Liban est plein d’illusions perdues. En avez-vous trouvé, vous? - Evidemment pas. Le propre d’une illusion est d’être irréelle. Comment voulez-vous que je trouve quelque chose qui n’existe pas? - Oh! que si, ça existe. Tout ce que l’esprit conçoit, imagine, rêve ou croit, existe. L’irréalité, c’est le plus de la réalité. - Trêve de sophisme. - Pourquoi sophisme? Quand on n’a pas d’arguments convaincants à avancer, on se rabat sur des mots sophistiqués. D’après vous, la réalité c’est ce que vous voyez et vous touchez. C’est donc les rues crevassées qui consomment leur douzaine de camions quotidiens. C’est les morts qui jalonnent les routes, les embouteillages qui frappent le pays de paralysie totale. C’est les commer-ces béants sur le vide. C’est des consomma-teurs qui n’ont plus de quoi consommer, des gens qui font leurs valises pour prendre le chemin de l’exil, des jeunes qui s’apprêtent à rejoindre le flot des émigrés. C’est des professeurs qui en ont marre de mendier leurs droits, une classe ouvrière malmenée et mise à l’index, un monde des affaires frileux, replié sur lui-même, des défenseurs des Droits de l’Homme mis en déconfiture, des champions de l’environnement forcés de battre en retraite devant la marée mon-tante des déchets, un paysage audiovisuel en pleine morosité. C’est des enfants sans écoles, des pauvres honteux sans visage, des déplacés sans abris, des électeurs sans voix, une nouvelle génération sans perspectives, des contribuables sans argent, des passants sans but, des malades sans hôpitaux, des vieux sans espoir... ça, c’est la réalité. Y a-t-il de quoi pavoiser? - Mais, je n’ai jamais dit... - Peu importe ce que vous dites. Ce qui importe, c’est ce que l’on nous a dit. Ce que l’on nous promet depuis Taëf: l’autre côté du miroir. Ce Liban corne d’abondance, source de lumière, berceau de civilisation, épée de justice, rempart du droit, patrie des lois, terre de liberté... ça, c’est l’illusion. Dites-moi, laquelle est mieux? - Question parfaitement ridicule. Où voulez-vous en venir? - A mes illusions. J’ai perdu la première avec ma dernière dent de lait. Depuis, je les ai perdues toutes, les unes après les autres, mais jamais autant qu’aujourd’hui. Je suis en train d’en dresser une liste. - Une liste des illusions perdues?! Mais c’est du masochisme. Balzac y a pensé avant vous et ce que son héros a trouvé n’est pas vraiment encourageant. - Sans doute. Mais le héros de Balzac n’a jamais pensé à cette nuit-là. - Et qu’a-t-elle de particulier cette nuit, à part que c’est la nuit de Noël? - Justement, parce que c’est la nuit de Noël. La nuit où le ciel s’ouvre pour rece-voir tous les vœux, même les plus absurdes. Je veux demander une rue. La rue où ne circuleraient que des illusions égarées, abandonnées, oubliées, fugitives. La rue des illusions perdues où chacun pourra s’y rendre pour retrouver les siennes. - Et qui va vous l’apporter cette rue? - Mais le Père Noël, voyons. C’est son travail, après tout. Le 26, au matin, l’homme a reparu. Il avait encore plus de rides et moins de cheveux que la veille. - Que vous a dit le Père Noël? - Il m’a dit: “Allons, vous êtes un grand garçon maintenant pour croire à ces bê-tises. Quant à moi, depuis que plus per-sonne ne croit en moi, je suis reconverti dans la politique. J’ai été nommé ministre”.

* Titre d’un roman d’Honoré de Balzac.

ALINE LAHOUD.