EDITORIAL

Par Melhem KARAM
Que nous doit 1966? Il suf-fit qu’elle ait été l’année des élections, pour que nous jetions sur elle un regard de mécontente-ment et de blâme dénonciateur. Quelles élections? Elles n’a-vaient rien des élections. Ni la liberté. Ni la démocratie. Il aurait été préférable de les remplacer par des nominations, sans recou-rir à l’urne qu’ils utilisent pour un résultat connu à l’avance. Des choses doivent être dites. Aucune fois les élections au Liban n’ont été un jeu exem-plaire; un jeu de choix libre. Aucune fois, sauf à de rares exceptions dans des régions que le sultan voulait maintenir loin de l’épreuve de force, celle-ci ayant tendance à se retourner contre lui. Le sultan tenait compte des gens. Aujourd’hui, il agit en les ignorant… car on en parle par la suite et on les mentionne toujours au bas de la facture. Au Liban, les élections étaient le titre d’une étape et se déroulaient en accord avec ceux qui supervisaient cette étape. Souvent, elles amenaient ceux qu’on désirait voir arriver. Et ces derniers formaient, effectivement, la majorité. Bolchevik et Menchevik. Aujourd’hui, c’est davantage, sans majorité. Bolchevik sans Menchevik. Il n’y a ni règles, ni bases. Auparavant, les gens parlaient et on tenait compte de leurs paroles. Aujourd’hui, on en tient compte, nul ne le nie, mais toutes les paroles ne changent rien à ce qui a été dit, comme si les gens s’acheminent vers l’absolu. Combien 1966 nous doit-elle? Il n’y a pas eu plus de scandales que durant cette année. Mais les scandales devenaient difficiles à cerner. Des corps sans tête. Un visage défiguré par le vitriol. Un crime sans criminel. Un acte dont on ignore l’auteur. C’est un inconnu que les gens regardent sans le reconnaître. Des histoires odieuses ont été relatées aux gens avec la disposition de châtier les coupables. On a brandi le bâton sans s’en servir, car celui qui le porte ne trouve pas en face de lui la personne à laquelle il doit asséner les coups. «L’œil voit, mais la main est courte»! C’est un désir que personne ne peut assouvir. Fin 1996, il y a eu les «amis du Liban»; ils ont réussi, mais nul n’est disposé à procéder à une récolte proche, car quiconque a attendu longtemps, peut patienter des mois. Le Liban est un ayant-droit dans l’optique internationale. Tout en sachant que «l’internationalisme» n’a pas de sentiments. Il est mu par les intérêts. Pourquoi le Liban ne serait-il pas l’un des visages de «l’inter-nationalisme»? Est-il condam-né à rester parmi les bienheu-reux? La conférence des «amis du Liban» reste une promesse à tenir. Mais la promesse est entachée de perplexité. Comme si les Libanais ont jugé exces-sive l’initiative du bien, après s’être habitués aux refus et à d’autres initiatives. Ou comme s’ils se sont plaints d’avoir encore des amis! Parce que l’épreuve libanaise a failli être l’empreinte libanaise. C’est pourquoi, les «amis du Liban» ont été pour lui une surprise. D’où cette perplexité à l’égard de la conférence. La perplexité politique et économique. Mais il n’est pas permis au Liban d’être perplexe à l’heure du choix. La vérification et l’étude approfondie sont des qualités, alors que l’hésitation mène à l’effondre-ment. Or, le Liban a trop régressé; il ne doit plus hésiter aujourd’hui et est appelé à prendre la décision, à connaître définitivement sa position dans le règlement du conflit régional. La paix libanaise est la paix juste et globale. Ceci a-t-il besoin d’être affirmé? La paix de la résolution 425 et de toutes les résolutions internationales. Israël veut la paix de la colonisation et le chef de son gouvernement se bouche les oreilles pour ne pas entendre les appels du monde… et, dernièrement, les grands appels américains. Aussi, encourage-t-il l’extension des colonies et veut les élargir en créant de nouvelles colonies à Jérusalem-est. L’autorisation en vue de leur création a été donnée, le but de cette opération étant de réduire le nombre des Arabes dans la Ville sainte, en ramenant leur proportion à 25 pour cent de la population. De nouvelles habitations sont aménagées à l’intention des colons juifs, alors qu’on refuse les autorisations aux Arabes. Hébron reste dans l’incertitude, le redéploiement de l’armée israélienne étant le noeud à trancher. Pourtant, et ainsi qu’il a été écrit, ce noeud devait être tranché au mois de mars. Un monde a changé en 1996. Des Balkans jusqu’au Proche-Orient, en passant par tout l’univers. Il a changé et continue à changer. Le Liban ne doit pas s’étourdir dans cette grande mer; il est tenu de bien tenir le navire pour ne pas le laisser balloter par les vagues. Il existe encore des gens sages au Liban à qui il reste des frères et des amis. La responsabilité collective est requise… à condition que le Liban soit parmi les premiers à l’assumer.