LA POLITIQUE ET SES APÔTRES

Deux seuls sujets passionnent Henry Kissinger: lui-même et la diplomatie. Malgré le fait qu’il s’affirme féru de football et que la chronique mondaine des années 70 l’eût crédité du qualificatif de grand séducteur auprès du sexe dit faible! Aussi, le “Cher Henry” préfère-t-il de beaucoup s’attarder sur les relations internationales: histoire, souvenirs personnels et perspectives... La vie du jeune Kissinger n’a pourtant rien eu de banal. Né en 1923 à Fürth près de Nuremberg dans une famille juive bourgeoise, son père était professeur. Il a neuf ans, quand Hitler arrive au pouvoir et Henry se souvient des humiliations infligées par les bandes de jeunes nazis à ses compagnons juifs. Il n’est pas particulièrement bon élève dans une famille à l’éducation stricte et sévère. Mais pour les Juifs allemands, les arrestations commencent et c’est grâce à Paula, sa mère, que la famille échappe au massacre: elle a pris l’initiative d’opter pour l’exil et leur départ a lieu en août 1938. Direction New-York, via Londres. Henry a 15 ans. L’émigration est un combat qu’il va gagner haut la main. L’Amérique alors n’attend pas celui qui encore aujourd’hui la fascine par son humour caustique, sa réussite et son lourd accent d’ashkenaze qu’il conserve comme pour rappeler quel fut son itinéraire. Son parcours new-yorkais va durer jusqu’en 1943, date du service militaire qui ne sera pas facile ni pour lui ni pour sa famille, financièrement parlant. Serait-il déjà à la recherche de ce pouvoir dont il sera ultérieurement investi? A-t-il déjà dans sa besace cette passion pour l’histoire européenne en général et en particulier pour le chancelier Bismark, sur laquelle il va bâtir sa réputation universitaire et ce système dont Machiavel, en son temps, avait déjà tracé les grandes lignes et qu’on appelle depuis “Real-politik”?

J’AI AIMÉ LE POUVOIR...

Quand on l’interviewe, il sourit et remet les pendules à l’heure: “Bien sûr, j’ai aimé le pouvoir mais j’y suis parvenu par accident. Ce n’était pas planifié. Avant l’élection de Nixon, j’avais travaillé pour David Rockfeller, un républicain libéral qui ne l’aimait guère - Tout comme moi. Quant à Nixon, c’est après son élection, qu’il m’a convoqué. Mais cet homme si timide ne m’a rien proposé de précis. Ce n’est que trois jours plus tard que j’ai appris qu’il voulait me proposer le poste de conseiller pour la sécurité. J’ai accepté la proposition, mais sa première réaction fut de lui dire: “Je vous ai combattu toute ma vie ce n’est pas pour perdre tous mes amis”. Il allait pourtant en perdre beaucoup dans un monde qui mettra du temps à oublier son rôle dans la guerre du Viêtnam. Encore aujourd’hui, celui qui allait devenir secrétaire d’Etat grâce au scandale du Watergate, éprouve le besoin de se justifier dans son ouvrage “Diplomatie”. Kissinger ne croit pas à l’existence de bonnes intentions. Pour lui les Etats-Unis ont des intérêts nationaux - pas de missions! Et c’est parce qu’ils n’ont pas assimilé le message de Théodore Roosevelt qu’ils vivent au rythme du cycle contradictoire isolationnisme - interventionnisme.

APÔTRE DE LA REAL-POLITIK

La Chine est au cœur de sa démonstration, une Chine dont il ne cesse de prendre la défense. Cette real-politik dont il est l’apôtre condamne sans appel les zigs-zags de la politique clintonienne face à Pékin. “Le meilleur moyen c’est de persuader la Chine que nous n’avons pas d’intérêts communs.” Le Japon, lui, inquiète beaucoup Kissinger et il le dit à ses clients. Car, c’est lorsqu’il a compris que Reagan en 1982 ne ferait pas appel à ses talents qu’il s’est résigné à se lancer dans le “consulting” à haut niveau et a loué de somptueux bureaux sur Park Avenue pour abriter son cabinet. L’affaire semble très lucrative, mais Kissinger refuse d’en parler: “Le secret est de règle dans ce genre d’activité. Ce que je peux dire c’est que mes associés et moi-même refusons tout Etat étranger comme client et toute activité de lobbying dans l’administration américaine...” La presse américaine, à ce propos, est plus loquace. Elle évalue à plus de sept millions de dollars les revenus annuels de Kissinger dont le cabinet est devenu un haut lieu de la vie sociale et mondaine de New-York. C’est la revanche du petit Juif de Fürth qui a pu devenir le premier secrétaire d’Etat juif des Etats-Unis. Les derniers présidents l’ont ignoré mais Kissinger manifeste sa présence, au prix d’un travail permanent sur trois fronts: l’écriture et les conférences, le journalisme et les affaires. Il déguste-comme on ferait des bonbons - les vacheries qu’il adore proférer à l’égard des grands de ce monde qui l’ont ignoré. De Reagan par exemple “Il a été élu au bon moment. Six ans plus tôt ou plus tard, c’eût été une catastrophe!” Le “Cher Henry” a la dent dure le cas échéant...

C.E.H.