LA TRIBUNE

POUR LES ADIEUX DE M. CHRISTOPHER

A la veille de terminer son mandat de secrétaire d’Etat, on a entendu M. Christopher faire la leçon au Liban. A la conférence de Washington du 16 décembre, il a, en effet, posé cette espèce d’équation que la paix est la condition du développement économique - et, inversement, que le développement économique est facteur de stabilité et de paix. Cette vue purement matérialiste des rapports humains a dû aller droit au cœur de M. Hariri pour qui le développement garantit la paix sociale et la paix sociale assure le développement. C’est très joli mais un peu court. A voir ce qui se passe avec les Palestiniens depuis les accords d’Oslo, célébrés solennellement sur la pelouse de la Maison-Blanche, en présence d’un aréopage international impressionnant, suivis de l’attribution du prix Nobel de la Paix aux deux vedettes de l’événement (Arafat et Rabin), on peut s’interroger sur la lucidité de M. Christopher. Non seulement les Palestiniens n’ont pas reçu toutes les aides financières promises pour avoir signé la paix, mais l’accès au travail leur est interdit en Israël, tout leur territoire est encerclé et leur maigre production agricole est sous embargo de fait. On est en train de les ruiner, de les humilier et de les pousser à la révolte. Est-ce cela la paix facteur de développement? Ce n’est évidemment pas là le premier souci de M. Netanyahu qui prétend, pourtant, “normaliser” les relations économiques de son pays avec les Etats arabes en ne leur proposant la paix que s’ils lui garantissent la sécurité d’abord. L’excuse du terrorisme ne trompe personne. Derrière ce slogan se découvre une volonté obstinée de ne rien céder des territoires occupés et de Jérusalem. Déjà, Mme Golda Meïr, de triste mémoire, s’écriait: “Pourquoi devrions-nous donner quelque chose pour avoir le droit d’exister?” Elle oubliait un peu vite que si Israël existe c’est sur le territoire d’autrui; “autrui” dont l’existence même était niée. La même Golda Meïr affirmait textuellement: “Les Palestiniens? Cela n’existe pas”. M. Netanyahu est son digne successeur avec des airs plus patelins.

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Comment M. Christopher concilie-t-il l’équation Netanyahu avec celle qu’il a servie à M. Hariri? N’y a-t-il pas là une ignorance du facteur politique ou, plutôt, une volonté de le contourner par le biais économique grâce à quoi toutes les médiations, entreprises depuis 1950, ont échoué l’une après l’autre? C’est à Washington même qu’il faut chercher la véritable cause de ces échecs répétés: politiquement, les Etats-Unis donnent la priorité à leur relation privilégiée avec Israël considéré comme une place forte aux portes du Moyen-Orient pétrolifère. Quant aux peuples de cette région auxquels on propose la paix, on cherche à les séduire par la perspective du développement économique et de la prospérité, en occultant leur conflit territorial avec Israël. Cela n’a jamais marché. Et cela n’a aucune chance de marcher. Les voisins d’Israël réclament une paix dans la justice. Mais la justice, promise d’abord par l’ONU et ensuite par les Etats-Unis, se dérobe toujours. Il n’y a personne pour la rendre. C’est une notion morale. Et la morale dans les relations internationales n’est qu’un mot vide de sens.

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Il y a une mythologie du franchis-sement du cap de l’année. Elle se traduit innocemment par des réjouissances au 12ème coup de minuit, le 31 décembre. Le lendemain, on n’y pensera plus; ce sera un jour comme un autre. En revanche, la mythologie du millénaire se revêt de gravité. On dirait qu’alors l’humanité prend conscience de son âge. Depuis quelque temps, on se prépare, ici et là, à “l’horizon 2000”. M. Hariri lui-même a sacrifié au mythe en affectant à son “plan” ce chiffre devenu magique. On se paie de mots. Le premier de l’an 2000 comme le fut celui de l’an 1000 n’est qu’un jour comme un autre parmi les quelques millions d’années que compte l’humanité. Le vrai problème, en marge de cette question futile de calendrier, est de pouvoir mesurer l’évolution de l’humanité en ces quelque cinquante millions d’années ou, tout au moins, en deux mille ans. Le progrès scientifique et technique ne fait évidemment pas de doute. Mais le progrès moral? Si l’anthropophagie a peut-être disparu, l’homme n’en reste pas moins capable de toutes horreurs. On l’a vu, à des degrés divers, au Liban il n’y a pas si longtemps, dans l’ex-Yougoslavie, en Tchétchénie, en Afghanistan, au Ruanda et en Corse même ou en Ulster. Et tous les jours, l’Algérie continue d’en fournir l’horrible illustration. La Palestine est depuis cinquante ans, le théâtre d’une véritable “épuration ethnique”, camouflée, rampante, insidieuse et parfois violente. On y est pourtant encore sémites? C’est là aussi un problème... En Afrique du Sud, l’apartheïd vient tout juste d’être aboli. Et aux Etats-Unis, hérauts de la démocratie et des droits de l’homme dans le monde, la condition des noirs demeure un sujet de conflits latents. Il y a toujours un Ku-Klux-Klan... ... Comme il y a des colons en Cis-Jordanie. Originaires, pour la plupart, des Etats-Unis. A M. Christopher, on peut souhaiter, avec la Bonne Année, une heureuse retraite. C’est Mme Albright qui nous fournira, désormais, des sujets de méditation, beaucoup plus riches probablement.

RENE AGGIOURI.