INTERVIEW
Rencontre avec l’ambassadeur du Liban en France
Naji Abi Assi:
M. Naji Abi-Assi, fin diplomate, aimé et respecté par les Français et les Libanais.
"Associer les émigrés à la vie politique du pays est un moyen sûr de les encourager à s’impliquer davantage dans l’effort global de sa reconstruction"
(De notre correspondante à Paris, Marie Bteiche)
Ambassadeur du Liban en France depuis mai 1994, M. Naji Abi-Assi est le type même du diplomate fin, réservé, observateur et en même temps extrêmement cordial, à l’écoute de chacun et au service de tous. La force de sa personnalité tient dans son rôle d’observateur et dans sa capacité de pouvoir activer, à bon escient, tous ceux qui travaillent avec lui pour le bien de la communauté libanaise en France, ainsi que pour promouvoir le rôle du Liban, internationalement et dans l’Hexagone.
RESPECTE DE TOUS
Depuis qu’il occupe son poste en France, il a su s’attirer l’amitié et le respect des dirigeants français, toutes tendances confondues. Inlassablement et tous les jours, il s’active pendant 17 ou 18 heures à défendre la cause libanaise, à expliquer la vraie situation au Liban, auprès des instances françaises, ainsi que dans les diverses universités ou organismes à travers l’ensemble de la France. De même, sa présence à la quasi-totalité des activités libanaises dans la Ville-Lumière, fait de lui un ambassadeur aimé et hautement apprécié de tous ses concitoyens. Les “Journées portes ouvertes” qu’il organise chaque année à la fête nationale du 22 novembre, sont une occasion pour tous les Libanais et les dirigeants français de se retrouver, comme dans une grande famille, où prime l’amitié. Modeste, il a horreur de parler de lui et me confie comme disait Pascal: “le moi est haïssable”. Juste avant les fêtes de fin d’année, il me reçoit cordialement dans son bureau de l’ambassade, rue Copernic, dans le 16ème arrondissement.
Le secrétaire général du Quai d’Orsay, M. Bertrand Dufourcq, en compagnie de l’ambassadeur libanais en France.
LES LIBANAIS RAYONNENT EN FRANCE
L’ambassadeur Abi-Assi est licen-cié en droit de l’Université St Joseph de Beyrouth; il est, également, diplô-mé en sciences politiques et en rela-tions internationales de l’Université de Paris. Il a une expérience dans le multi-latéral, du fait qu’il a servi plus de dix ans aux Nations Unies (dès 1972); il a, également, participé à de nombreuses conférences internationales dont la conférence de paix sur le Proche-Orient à Madrid. Pendant cinq ans, il a occupé le poste d’ambassadeur du Liban au Sénégal et, depuis 1994, il est en poste à Paris.
- A combien s’élève actuellement le nombre de la colonie libanaise en France?
“Indépendamment du nombre des personnes enregistrées au consulat, il est difficile d’évaluer le nombre exact des Libanais résidant effectivement en France, d’autant plus que la plupart de ceux qui décident de rentrer définiti-vement au pays, ne prennent pas la peine d’en aviser les services consu-laires. Il n’en reste pas moins que le nombre des ressortissants libanais établis en France, sur base d’une carte de séjour, serait aux alentours de 40.000. En y ajoutant les personnes qui ont été naturalisées et continuent à y vivre, le nombre estimatif de l’en-semble de la communauté libanaise se situerait autour de 80.000. Une majorité habite Paris et la région d’Ile-de-France (58%), alors que les autres sont répartis sur l’ensemble du territoire français, notamment dans les régions suivantes: Rhône-Alpes (10%), Provence, Alpes, Côte d’Azur (10%), Bouches du Rhône (4%) et Midi-Pyrénées (3%).
REUSSITE DANS LES PROFESSIONS LIBERALES
- Dans quels domaines se classent les Libanais de France? Quelles sont les difficultés qu’ils ont à surmonter et où réussissent-ils en général?
“Le rayonnement des Libanais de France couvre l’ensemble des sec-teurs d’activités. Ils sont le plus souvent architectes, assureurs, arma-teurs (la C.M.A est, désormais, le quatrième armateur d’Europe), avo-cats, agents immobiliers, agents tou-ristiques, antiquaires, banquiers, commerçants, écrivains, entrepre-neurs, hôteliers, imprimeurs, ingé-nieurs, informaticiens, journalistes, professeurs d’université, peintres, médecins (plus de 3000), musiciens, restaurateurs, transitaires; sans compter les quelques 6000 étudiants. Les Libanais ont le mieux réussi dans les professions libérales (mé-decine en particulier) dans les sec-teurs bancaire et financier. Les cadres sont nombreux et compétents. Les restaurateurs ont, par ailleurs, essaimé en région parisienne (plus de 130 restaurants) et un nombre grandissant d’intellectuels et d’artistes marquent de plus en plus la vie intellectuelle et artistique française. En France, les Libanais ne risquent ni mesures arbitraires, ni traitements discriminatoires du fait qu’il s’agit d’un Etat de droit et qu’ils se trouvent sur une terre amie et particulièrement accueillante. “Par ailleurs, les besoins ne sont plus ceux des dures années de guerre: nombreux sont ceux qui sont rentrés au pays et la plupart de ceux qui sont restés en France sont, en fait, insérés dans son système de protection sociale: assurance-maladie, enseigne-ment public gratuit, allocations familiales, etc... Les difficultés se posent, essen-tiellement, aux jeunes diplômés qui cherchent à s’affirmer en France même et, d’une manière générale, aux demandeurs d’emploi, alors que le contexte global est devenu moins favorable en la matière. En d’autres temps et d’autres lieux, les problèmes qui se posent à la communauté liba-naise sont autrement plus délicats”.
DES RENCONTRES REGULIERES
- Avez-vous des projets susceptibles de favoriser les rencontres avec les Libanais de Paris et, par conséquent, à les rendre plus solidaires?
“Les rencontres se font actuelle-ment, dans le cadre des structures et des associations existantes qui sont particulièrement nombreuses et actives en France”. L’ambassade participe à la plupart de ces manifestations et engage un dialogue actif avec l’ensemble des groupes et des individus qui y sont impliqués. Ainsi, au cours des dernières semaines, plusieurs colloques, confé-rences, dîners-débats, expositions, soirées musicales et autres activités à caractère religieux, culturel, acadé-mique ou social se sont déroulées à Paris même, à Lyon, Lille et au Périgoud... L’ambassade s’est déclarée dispo-sée, par ailleurs, à se poser comme un lieu de rassemblement ouvert à tous. Les représentants des différentes associations ont été invités à s’y retrouver à des occasions diverses, dans un but de regroupement et d’harmonisation. La journée du 22 novembre offre, désormais, la possi-bilité à des milliers de compatriotes de se retrouver et de renouer des contacts. Et M. Abi-Assi de poursuivre: “Après avoir tenu la promesse de transférer le consulat dans de nouveaux locaux plus spacieux et fonctionnels et d’encourager la réouverture de l’office de tourisme à Paris, il nous reste à trouver une salle polyvalente assez spacieuse er accueillante, afin de pouvoir y inviter le plus grand nombre, d’y organiser régulièrement des rencontres, des conférences, des expositions, des projections de films, des réunions d’hommes d’affaires, de jeunes et toutes sortes de manifestations susceptibles de rapprocher et de resserrer le tissu de la communauté libanaise de France. “La promesse faite par la Chambre d’industrie et de commerce de Beyrouth d’aider à la réalisation de ce projet, tient toujours et de nouvelles rencontres sont prévues en début d’année pour réactiver les démarches dans ce sens”.
«Les Libanais de France ont réussi dans tous les domaines, surtout dans les carrières libérales», confie l’ambassadeur Naji Abi Assi à notre correspondante, Marie Bteiche.
RETOUR MASSIF DES LIBANAIS
- Est-ce vrai que beaucoup de nos compatriotes établis depuis longtemps en France sont rentrés définitivement au pays ou pensent le faire?
“Plusieurs milliers de Libanais sont, effectivement, retournés au Liban au cours des cinq dernières années et nous ont notifiés de leur départ. D’autres ont pris le chemin du retour sans en notifier les services consulaires, soit par omis-sion ou par souci de maintenir un dossier disponible à l’ambassade, un titre de séjour et, parfois, même un appartement et des meubles. “Les raisons du retour sont multiples. La nostalgie et l’amour de la patrie bien sûr, aussi des considérations d’ordre matériel: le regain de confiance en matière de sécurité, la difficulté première à maintenir le même niveau de vie en France, le désir d’éviter des char-ges fiscales trop lourdes, le souci d’assurer aux enfants une éduca-tion plus conforme aux traditions, etc... “Ces retours ne sont pas très nombreux parmi les jeunes, les uni-versitaires et les couches moyennes, pour des raisons diverses: ambition de s’affirmer et de mieux s’épanouir dans un cadre de liberté et de confort pour les uns; difficulté de trouver un emploi suffisamment rémunérateur au Liban, pour les autres; désir en tout cas de continuer à bénéficier des prestations sociales multiples disponibles en France”.
ASSOCIER LES EMIGRES A LA VIE POLITIQUE
- Qu’en est-il du projet du président Hraoui d’instituer le vote pour les Libanais de l’étranger et, à votre avis, se concrétisera-t-il un jour?
“Associer les émigrés à la vie politique du pays est un moyen sûr pour les encourager à s’impliquer davantage dans l’effort global de sa reconstruction. Une participation aux élections présidentielles ne peut être envisagée, bien sûr, en dehors de l’institution du suffrage univer-sel. “La participation des émigrés à des élections législatives est plus complexe sur le plan technique, même si elle n’est pas impossible à envisager. Certains pays organisent des scrutins dans les ambassades et les consulats, afin d’élire des repré-sentants propres aux ressortissants établis hors du pays. «Ces représentants pourraient siéger à titre de députés ou de sénateurs représentant les Libanais d’outre-mer. Toutefois, un consen-sus devrait pouvoir se dégager à cet effet».
EDIFICATION D’UN LIBAN MODERNE
- Que souhaitez-vous aux Libanais de France à l’aube de la nouvelle année?
«Le Liban a, inconstablement, besoin de la communauté libanaise de France, afin de pouvoir mieux relever les défis divers auxquels il devra faire face au cours des mois et des années à venir, préserver son droit et ses intérêts vitaux. Les Libanais de France qui ne sont pas soumis aux contraintes du quotidien résultant des longues années de guerre, sont appelés à prouver leur capacité de s’organiser, d’unir leurs talents et de se préparer à apporter leur contribution nécessaire à l’édification d’une société civile harmonieuse et d’un Liban mo-derne. «L’ambassade fera de son mieux pour maintenir le dialogue et promouvoir la réflexion commune et l’effort global de mobilisation».
LE PRESIDENT CHIRAC, GRAND AMI DU LIBAN
- Vous avez participé aux deux voyages officiels du président Chirac au Liban. Qu’en pensez-vous?
«Le premier voyage officiel du président Chirac a été au Liban en avril dernier. C’est à cette occasion que des accords de coopération ont été signés. Le discours du président français à l’Assemblée, sa visite au Liban-Sud, le fait qu’il ait logé au palais présidentiel de Baabda, étaient un signe d’amitié et une vo-lonté française de créer des liens fraternels entre les deux pays. «La deuxième visite du président Chirac au Liban en novembre dernier, était un message au monde entier qu’il ne pouvait visiter le Proche-Orient sans passer par le Liban. Sa visite a été, aussi, l’occasion de préparer la signature d’un accord économique entre le Liban et la France; ce dernier a été signé à Paris, il y a deux se-maines, par les ministres Sanioura et Jean Arthuis. «De même, à Beyrouth, le prési-dent de l’Institut du Monde Arabe à Paris a signé avec le ministre de la Culture et de l’Enseignement supé-rieur, Michel Eddé un accord visant à organiser, en septembre 1998, une grande exposition à l’IMA sur les richesses archéologiques au Liban, ainsi que six mois d’affilée d’activités culturelles libanaises à l’IMA et dans d’autres institutions françaises».