L’AFFAIRE DES INTERPELLATIONS
Pierre Atallah, journaliste, déféré devant le parquet militaire
“Qu’en est-il de la liberté d’expression et des libertés tout court, au Liban?” Telle est la question cruciale que les Libanais se posent. Car à voir la façon dont les interpellations ont été effectuées suite à l’attentat contre le mini-bus syrien à Tabarja, on ne peut qu’exprimer de vives inquiétudes sur le respect des libertés individuelles, dans un pays qui s’est toujours enorgueilli de son système démocratique et libéral. Pourquoi toutes ces arrestations ayant eu lieu toutes en pleine nuit, dans les seuls rangs des courants d’opposition, de cette opposition qui a le courage d’exprimer tout haut et ouvertement, ses opinions, sans avoir besoin de distribuer des tracts? Entre-temps, les auteurs de l’attentat courent toujours dans la nature, alors que les responsables et loyalistes de tout bord parlent “d’un vaste complot visant à perturber la sécurité nationale”. En fait, nul n’est dupe et l’objectif de toutes ces interpellations a davantage pour but d’intimider l’opposition en vue de la “museler”. Au nombre des personnes interpelées à leur domicile, notre confrère du “Nahar” Pierre Atallah. Nous avons tenu à rencontrer sa famille, la veille du Nouvel An, alors qu’il vient d’être déféré au Parquet militaire une semaine après son interpellation.
Mona (à gauche) et Maggy, sœurs de Pierre: “Nous sommes sûres de son innocence”.
NOUS N’AVONS RIEN A CACHER
Les Atallah vivent à Achrafieh du côté de l’Hôtel-Dieu, dans un appartement de condition moyenne qui reflète leur niveau de vie. Ils me reçoivent avec amabilité, mais non sans inquiétude. Le père, Chucrallah, est plutôt réticent à s’exprimer, car il ne voudrait pas que le moindre mot ou propos puisse retarder la libération de son fils. La maman, “Oum Pierre” vit péniblement cette épreuve et les larmes lui viennent aux yeux dès qu’elle en parle. Les deux sœurs du journaliste, Maggy et Mona sont, par contre, plus éloquentes et tiennent à clamer tout haut l’innocence absolu de leur frère. “Nous n’avons rien à cacher, il faut dire les choses ouvertement”. Trente-trois ans, Pierre, l’aîné de quatre enfants: deux filles et deux garçons, a fait ses études en Sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth pour s’engager, ensuite, dans le journalisme, notamment dans le quotidien libanais “An-Nahar” où il s’est fait très vite un nom. “C’est une personne pleine de courage et de dynamisme qui aime faire des reportages, couvrir des problèmes d’actualité, à caractère social, sur l’environnement ou autre. Il a été en Arménie délégué par son journal; à Chypre, pour “Green-Peace”; etc... Il couvre donc l’événement mais n’est pas un chroniqueur politique, ni un éditorialiste”, confient, tour à tour, l’une ou l’autre de ses sœurs. Avait-il des activités politiques? “Non! Comme tous ceux de sa génération, il est profondément attaché à sa patrie, à ses valeurs suprêmes. C’est un bon citoyen. Un peu comme tout le monde. Il a eu des sympathies pour le général Aoun, mais n’est pas engagé dans le courant aouniste”. Mona d’ajouter: “Nous sommes convaincus, non pas à cent pour cent mais à un million pour cent, de son innocence. Il n’a absolument rien à voir avec les accusations portées contre lui, dont le fait de distribuer des tracts, car il était bien plus conscient et lucide que cela et désavouait même de telles pratiques. “Pierre vit avec nous et nous savons comment il pense, comment il agit”.
Chucrallah Atallah et son épouse à Nelly Hélou: “Pierre a été interpelé pour ses idées”.
MON FILS EST INNOCENT
Sortant de son mutisme, “Abou Pierre” confie: “Cette arrestation est injuste et porte atteinte à mon fils, car il est innocent. Il a été interpelé pour ses idées ni plus ni moins, car c’est un Libanais plein d’enthousiasme pour son pays et ses idées se rapprochent des courants d’opposition, sans plus”. A la retraite, Chucrallah Atallah a travaillé, durant 41 ans à l’A.U.B. “Je ne me suis jamais mêlé de politique, dit-il, et mon seul souci était de donner la meilleure éducation à mes enfants.” (Tous ont des diplômes universitaires). Tout au long des années de guerre, il n’a pas cessé de se rendre d’Achrafieh à son travail à Beyrouth-Ouest, sans crainte, ni hésitation. “Nous sommes connus pour notre intégrité et pour cela cette affaire nous émeut et nous blesse”. Retenant à peine ses larmes, “Oum Pierre” me confie à son tour: “J’ai le cœur triste en cette période de fête et je prie Dieu pour que Pierre rentre au foyer. Juste avant son interpellation, il avait fait l’arbre de Noël que je garde éclairé, jour et nuit, attendant son re-tour”. A cause de cette af-faire, sa tension est montée jusqu’à 17 ou 18 et ses filles la mé-nagent au possible. Toute la famille vit, d’ailleurs, dans un état de tension permanente à l’affût de la moindre nouvelle, d’un coup de téléphone, d’une porte qui sonne annonçant le retour de Pierre. “On craint toujours, dit Mona, qu’on ne lui colle quelque accusation. Pierre est très humaniste et d’une grande bonté de cœur. A ses heures libres, il s’occupe de petits cousins et se soucie de tous. Il paye de sa poche pour aider les autres et n’est nullement matérialiste; peu lui importent les apparences: il roule dans une vieille “Golf” qui ne vaut pas plus de 500 dollars. “Spontané, il exprime ses idées ouvertement et la personne qui dit franchement ce qu’elle pense, n’est pas à craindre”. ils m’ont donné l’ordre d’ouvrir Licenciée en littérature anglaise de l’U.L., Mona enseigne l’inter-prétariat et la traduction à Kaslik. Elle retient, difficilement, son indignation en évoquant la façon dont Pierre a été interpelé le 23 à onze heures du soir. “Je rangeais notre bibliothèque avec lui, quand on a frappé à notre porte en pleine nuit. Mes parents dormaient. J’ai interrogé les visiteurs sur leur identité et ils m’ont donné l’ordre d’ouvrir. Puis, ils ont demandé à Pierre de les suivre sans le moindre mandat d’arrêt, en dépit du fait qu’il leur a expliqué qu’il est journaliste. “Mes mains tremblaient en faisant le NÞ de téléphone pour appeler Gébrane Tuéni (directeur du “Nahar”) et le mettre au courant. Nous tenons, d’ailleurs, à le remercier de tout ce qu’il fait pour mon frère”. Maggy, diplômée en “public health” de l’A.U.B., travaille chez Fattal; elle est mariée et dès qu’elle a été mise au courant, elle est arrivée au domicile familial en pleine nuit. L’émotion de tous est vive. Plus que jamais unie et solidaire, la famille attend le retour de Pierre. “Si la moindre accusation est portée contre lui, nous sommes prêts à confier sa défense au meilleur avocat”, affirme Maggy. Mona ajoute: “Lorsque, suite à l’attentat de Amchit, les premières interpellations, ont commencé, Pierre ne s’est senti nullement inquiet, n’ayant rien à se reprocher et rentrait nor-malement le soir à son domicile”. Tous tiennent à remercier vivement le président de l’Ordre des journalistes, M. Melhem Karam qui, dès l’instant de l’interpellation, n’a pas cessé d’agir pour obtenir la libération de notre confrère. Tant que Pierre n’avait pas été déféré devant le juge d’instruction, sa famille n’avait pu le rencontrer, ni l’avocat du “Nahar” chargé de sa défense. Ses parents attendent avec impatience sa libération. Nous souhaitons aussi que notre confrère réintègre sans plus tarder le domicile familial.
NELLY HELOU.