POINT DE VUE

Avouant avoir été surpris par son choix comme ministre

Farouk Barbir :

“Le veto opposé à certains ministraBles a pu jouer en ma faveur”

Il a été surpris, comme ses concitoyens, par sa nomination en tant que ministre de l’Enseignement technique et professionnel dans le troisième Cabinet Hariri. Non parce qu’il ne mérite pas de faire partie du gouvernement, mais parce qu’il a été pris en dehors du “club politique” où sont choisis les présidents, les leaders et responsables, dans un pays dont la contexture est dominée par des considérations d’ordre familial et confessionnel. Il engage le dialogue avec pondération, sans user de faux-fuyants dans la première interview qu’il accorde depuis qu’il est devenu ministre. Il sait que les possibilités du département dont il détient le portefeuille sont limitées, mais son ambition est grande et n’a pas de limite, tout en sachant qu’il œuvrait en silence dans le domaine public depuis plus de trente ans. A la fin des années quatre-vingts, il était le conseiller du président Salim Hoss pendant près de trois ans. Puis, il a lancé le journal “As-Siassa” dont feu le président Abdallah Yafi était le fondateur-propriétaire. Dernièrement, il éditait une revue historique: “L’Histoire des Arabes et du monde”, pareille à la publication française “Historia” et s’adonnait à diverses autres activités politiques et culturelles.

LA SYRIE NE S’EST PAS OPPOSEE A MA NOMINATION

-Quelle a été la réaction du président Hoss à votre nomination?

“Avec mon respect au président Hoss qui a été mon camarade à l’International College et à l’AUB, il n’y a été pour rien. Nos relations restent excellentes, le compagnon d’étude étant le meilleur de tous”.

- Peut-on dire que la Syrie est pour quelque chose dans votre nomination?

“Je suis sûr que la Syrie sœur ne s’y est pas opposée, de même que les présidents Hoss et Berri s’ils ont été consultés. En toute sincérité, j’ignore qui a avancé mon nom et proposé ma candidature au ministère”.

- Vous avez donc été surpris?

“Oui, parce que pour faire partie d’un Cabinet, il faut effectuer des visites aux leaders et aux forces politiques. En d’autres termes, il faut entreprendre un jeu politique. Peut-être que les veto opposés à d’autres ministrables ont joué, indirectement, en ma faveur”.

LE MINISTERE DE L'AVENIR

- Etes-vous satisfait de votre présence à la tête du ministère de l’Enseignement technique et professionnelle?

“Naturellement, car c’est un ministère très important, que j’ai appelé le ministère de l’avenir, parce que l’avenir économico-industriel du pays repose sur l’enseignement technique et professionnel. L’Allemagne et le Japon ont tablé sur ce domaine au lendemain de la seconde conflagration mondiale pour promouvoir leur renaissance et leur développement”. Et d’ajouter: “Naturellement, ses structures n’ont pas été complétées et le ministère dont je détiens le portefeuille a besoin de nouveaux cadres. Ce à quoi je m’attelle en ce moment. Il importe, avant tout, d’élaborer les programmes et, surtout, de les exécuter. Il ne suffit pas de préparer des projets, mais d’obtenir les crédits nécessaires à leur réalisation. Pour édifier, il faut avoir une assistance financière de l’intérieur ou de l’extérieur. Il en est de même par rapport aux enseignants spécialisés. De toute manière, il existe un programme ambitieux et, s’il plaît à Dieu, je parviendrai à le mettre à exécution dans sa grande partie”.

- Peut-on en déduire que les possibilités sont limitées?

“Oui, elles le sont et les prévisions budgétaires de ce département qui se situaient autour de 33 milliards de livres l’an dernier, ont été réduites cette année à 29 milliards”.

- Ceci ne contredit-il pas, à votre avis, l’insistance de tous les responsables à renforcer l’enseignement technique et professionnel dont le pays a le plus besoin?

“La politique d’austérité a, probablement, nécessité cette réduction du budget du ministère. Je m’emploierai à porter le chiffre de l’année dernière à ce qu’il était, initialement ou même de l’augmenter davantage jusqu’à 47 milliards”.

COORDINATION AVEC LES COLLEGUES

- Y aurait-il un enchevêtrement dans les attributions de votre département et celles des ministères de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur?

“Il a été détaché du ministère de l’Education nationale, mais cela ne signifie pas qu’il ne mérite pas d’être autonome. Malheureusement, un membre de l’Assemblée a préconisé la fusion des trois ministères. Cela prouve qu’il n’a pas une idée claire de l’importance du ministère de l’enseignement technique et professionnel. “Il pourrait y avoir quelqu’enchevêtrement entre les attributions, mais je crois que par le contact direct et la coordination entre mes deux collègues tout ira pour le mieux”.

- Sur quel point concentrez-vous vos efforts dans l’étape actuelle?

“Le ministère procède à l’élaboration de projets mixtes avec la Banque Mondiale et la Banque islamique, par l’intermédiaire des prêts et, aussi, avec l’UNESCO. “Nous envisageons, d’autre part, de nouer des relations et d’élaborer des programmes de coordination avec certains Etats arabes intéressés par l’enseignement technique et professionnel et qui, nous ayant devancés dans ce domaine, sont en mesure de nous aider effectivement. “En Allemagne, qui a pu réaliser son redressement après la Seconde Guerre mondiale, la proportion réservée à l’enseignement technique et professionnel est de l’ordre de 85 pour cent, alors qu’elle n’excède pas 8 pour cent chez nous. Ainsi, nous comptons des milliers de médecins, d’avocats et d’autres compatriotes exerçant des professions libérales, alors que nous manquons d’artisans, de menuisiers, de mécaniciens et d’électriciens spécialisés. Nous devons prendre un rendez-vous avec le plombier pour pouvoir l’amener dans notre maison et cette catégorie d’ouvriers réalise une fortune, contrairement aux médecins et aux avocats. J’ai aimé ce ministère, parce que j’ai tendance à relever les défis”.

LES DEFIS INTERNES A RELEVER

- Quels défis le Cabinet est-il amené à relever au plan intérieur?

“Une vague de mécontentement est perceptible du fait de la situation sociale défectueuse et c’est normal. D’où une réaction négative par rapport aux projets de la reconstruction, les citoyens préférant que le gouvernement recherche des solutions urgentes aux problèmes sociaux. “En réalité, ces projets contribuent à améliorer le niveau de vie. Mais cela n’empêche pas le gouvernement de se pencher sur les problèmes qui se posent aux citoyens dans leur vie quotidienne. A mon avis, les deux projets devraient aller de pair et non l’un aux dépens de l’autre”.

- Etes-vous satisfait de la loi régissant l’audiovisuel et la jugez-vous équitable par rapport à l’octroi des licences?

“Un projet est en cours d’étude réorganisant les moyens d’information audiovisuels. Quant à dire qu’il existe une certaine politique discrétionnaire dans ce domaine, je ne peux l’affirmer. “Je donne, à titre d’exemple, le spectacle ayant marqué la réouverture du Casino du Liban. L’un des artistes a critiqué le Pouvoir sans épargner personne d’une façon proche du cœur. La liberté existe donc au Liban qui vient en tête de liste parmi les pays de la région en ce qui concerne la liberté d’expression. “Certains n’ont pas raison de soutenir qu’il existe chez nous des pressions et des camps de concentration. En ce qui a trait aux licences octroyées aux moyens de l’information audiovisuels, j’admets que leur octroi n’est pas équitable. Mais telle est la situation, car nous devons tenir compte du dosage confessionnel, même dans la formation du Cabinet au sein duquel dix-sept communautés doivent être représentées. “Le Premier ministre n’est donc pas tout à fait libre à cent pour cent de mettre sur pied le gouvernement qu’il désire, en raison des considérations politiques, communautaires et géographiques”.

QUID DE L'AUDIOVISUEL ?

- Peut-on en déduire que le dossier de l’audiovisuel restera en suspens?

“Je crois que le projet à l’étude sera retenu en définitive et il y serait apporté des modifications par rapport à une ou deux stations tout au plus”. - Le Cabinet est-il réellement déterminé à organiser les élections municipales? “Il est supposé être sérieux, puisqu’il a pris une décision à ce sujet. Puis, c’est un sujet qui intéresse le peuple au plus haut point et, de plus, il est posé depuis des dizaines d’années”.

- Quelle est votre position envers les réformes constitutionnelles proposées par le chef de l’Etat?

“En toute franchise et je ne cherche pas à éluder la question, je ne dispose pas de détails sur cette question pour pouvoir me prononcer en connaissance de cause”.

- Pourtant, le président de la République ne cesse de les rappeler depuis des années...

“J’estime qu’il est préférable de les examiner au sein de l’Assemblée et non sur les colonnes des journaux, car de cette manière le débat risque de fausser l’idée de base qui pourrait être valable. “Puis, il s’agit d’un sujet délicat et à Taëf, une entente s’est dégagée entre toutes les communautés, les forces politiques et les régions. C’est pourquoi, j’imagine qu’il faudrait poser les réformes sans provoquer des réactions d’aucune sorte. Il est possible de confier à une commission parlementaire ad hoc le soin d’étudier les propositions présidentielles, conjointement avec les trois présidents. Puis, de saisir le parlement d’un projet en ce sens, le dernier mot revenant à l’Assemblée nationale”.

JE SUIS PARTISAN DE LA LAÏCITE

- Approuvez-vous l’élaboration d’une nouvelle loi sur le statut personnel?

“Naturellement, je l’approuve car je suis un partisan de la laïcité”.

- Ceci serait-il un prélude à l’abolition du confessionnalisme politique?

“Je le considère comme tel... Mais le problème chez nous réside dans l’ancien système politique. Ainsi, si je ne suis pas chiite, je ne puis accéder à la présidence de la Chambre et si je ne suis pas maronite, il m’est impossible de briguer la magistrature suprême. Ces considérations confessionnelles conditionnent notre vie politique et nationale”.

- Comment, d’après vous, s’en débarrasser?

“Par l’éducation et la culture, en premier lieu. Malheureusement, il n’existe ni éducation, ni culture, chaque fraction de notre peuple agissant selon son bon plaisir, en toute simplicité. Quiconque fait ses études dans les écoles et universités de Beyrouth-est, diffère de celui qui les fait dans celles de Beyrouth ouest. C’est la réalité; je regrette de le dire. Il faut nous libérer, avant tout, des liens d’ordre social et communautaire, comme c’était le cas dans les années soixante à l’Université américaine dont les étudiants venaient de tous les Etats arabes. A cette époque, l’unité nationale apparaissait dans tout son éclat. La guerre a tout changé et c’est ce qui a favorisé l’émergence du courant fondamentaliste (chrétien et musulman), qui est à l’origine des problèmes copte en Egypte; berbère, en Algérie; chiite en Irak et chrétien au Liban.”

RELATIONS LIBANO-SYRIENNES

- Comment qualifiez-vous l’étape ayant marqué la formation du nouveau Cabinet?

“La conjoncture locale est liée à la conjoncture régionale. La situation interne s’améliore au fur et à mesure que les négociations de paix réaliseront des progrès et vice-versa”.

- Les relations libano-syriennes font l’objet de débat envenimé, comme cela est apparu lors du débat de confiance au parlement; dans quel cadre les placez-vous?

“Certains analystes se basent souvent sur les nouvelles libanaises et arabes, sans tenir compte des nouvelles européennes. Ou bien ils en prennent connaissance sans parvenir à les comprendre et sans prendre en considération la relation solide qui commence à lier les pays d’Europe. Ceux-ci s’orientent vers la monnaie unique, des douanes ouvertes autant que les routes. “Les Etats d’Europe qui ont eu à déplorer des millions de morts peuvent se permettre d’unifier leurs potentialités dans tous les domaines. Quant à nous, il nous est interdit d’établir des relations avec un pays arabe et de tendre vers l’unité ou l’union. C’est ce qui place les richesses pétrolières et les pays arabes sous l’hégémonie de l’Occident. “Nous devons donc lire la carte et y revenir, que nous le voulions ou pas.”

- Voulez-vous dire par là que le rejet des relations privilégiées vient d’une catégorie déterminée?

“Naturellement, il vient d’une catégorie déterminée et ayant subi quelque préjudice”.

- Faites-vous allusion à une partie des chrétiens?

“Oui, cette partie a son point de vue et je ne dis pas le contraire”

LE LIBAN NE PEUT S'ISOLER

- Ne constatez-vous pas qu’une fraction de musulmans tient aussi le même discours?

“C’est possible, je parle d’une manière générale de tous les Etats arabes, non seulement du Liban. Nous devons nouer des relations sur base d’accords de coopération jusqu’à l’extrême limite. Sinon d’ici à dix ans, l’Occident nous avalera, économiquement, politiquement et militairement.”

- Vous semblez privilégier une sorte d’unité entre le Liban et la Syrie?

“Non, je ne parle pas d’unité, mais de plus de cohésion entre les Etats arabes, à l’instar des pays européens. Plus de conventions économiques nous rendent plus forts dans ce domaine et, partant, politiquement invulnérables. “Nous ne devons pas rêver qu’au temps des grands regroupements, le Liban peut rester isolé. Nous vivons à l’ère des regroupements que ce soit en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, en Europe, dans l’Est asiatique et, après sa dislocation, les douze pays qui faisaient partie de l’ex-URSS, se rapprochent de nouveau de Moscou, nouant avec la capitale russe de nouvelles conventions régissant leurs rapports dans les divers domaines”.

(Propos recueillis par HODA CHEDID)