Dans son message de la Nativité

Le Cardinal Sfeir:

“Un Sauveur nous est né, mais il lui est impossible de nous sauver sans notre concours”

“Nous vivons dans une situation anormale dont il faut craindre qu’elle débouche sur une explosion ou une révolte des affamés”,

ajoute le patriarche maronite.

Dans son message annuel de Noël, S. Em. le cardinal Nasrallah Sfeir après avoir rappelé la signification de la Nativité, “la naissance de l’Enfant-Jésus ayant réconcilié l’homme avec Dieu”, dénonce les conflits, les guerres et les luttes pour une suprématie terrestre. Puis, il brosse un tableau peu édifiant de la situation interne. “Nous vivons dans une société où une minorité de riches coexiste avec une majorité de pauvres et dans une situation anormale dont il faut craindre qu’elle débouche sur une explosion ou une révolte des affamés”. “C’est à l’amour et à la paix que le Christ nous invite... Un sauveur nous est né, mais il lui est impossible de nous sauver sans notre concours”. Voici le texte intégral du message patriarcal:

"AUJOURD'HUI, UN SAUVEUR VOUS EST NE, QUI EST LE CHRIST SEIGNEUR" (LUC 2, 11)

1 - Ce Sauveur, Dieu l’avait promis dès l’aube de l’humanité. Mais il ne devait naître qu’à la plénitude des temps, selon l’Ecri-ture Sainte, c’est-à-dire au temps fixé par Dieu. Le peuple de l’An-cienne Alliance trouva longue l’at-tente et l’espéra à chaque épreuve qu’il traversait. Il l’attendait avec une ardeur particulière et une inquiétude touchant au désespoir, quand il ployait sous le joug de l’occupation, dans l’exil et la dispersion, comme ce fut le cas à l’époque du prophète Isaïe, qui vécut au 8ème siècle avant Jésus-Christ. Le peuple qui avait souffert massacres et déportations, vivait alors sous l’oppression. Isaïe se lève donc, à cette époque, renfor-çant l’espérance du peuple dans l’avènement de l’Enfant attendu, de celui qui devait le libérer de l’occupant assyrien. Il entreprit donc de réconforter ceux dont les forces étaient épuisées et de rendre confiance à ceux qui l’avaient perdue du fait de l’oppression, des brimades et des humiliations qui dominaient leur société.

2 - Isaïe prophétisa, alors, qu’il naîtrait au roi Achaz un enfant de la descendance de David et parlant de lui au présent, dit: “Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné. Il a reçu l’empire sur les épaules, on lui donne ce nom: Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père éternel, Prince-de-la-Paix. Etendu est l’empire dans une paix infinie, pour le trône de David et sa royauté, qu’il établit et affermit dans le droit et la justice. Dès main-tenant et pour toujours l’amour jaloux de Yahvé Sabaot fera cela” (Isaïe 9: 5-6). Ces attributs accor-dés à l’Enfant, indiquent que ce dernier devait réunir en lui toutes les vertus des grands héros de sa race: la crainte de Dieu de Moïse et des Patriarches, la piété et la bravoure de David, la sagesse de Salomon et sa science.

3 - Du règne de cet Enfant atten-du, Isaïe fit une description idéale difficile à croire, puisqu’il dit: “Un rejeton sort de la souche de Jessé (Jessé est le père de David), un surgeon pousse de ses racines: sur lui repose l’esprit de Yahvé, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de crainte de Yahvé. (Il respire la crainte de Yahvé). Il ne juge pas sur l’apparence, ne se prononce pas d’après ce qu’il entend dire, mais il fait droit aux miséreux en toute justice et rend une sentence équitable en faveur des pauvres du pays. Sa parole est le bâton qui frappe le violent, le souffle de ses lèvres fait mourir le méchant. Justice est le pagne de ses reins, loyauté la ceinture de ses han-ches. Le loup habite avec l’agneau, la panthère se couche près du chev-reau, veau et lionceau paissent en-semble sous la conduite d’un petit garçon. La vache et l’ours lient amitié, leurs petits gîtent ensemble. Le lion mange de la paille comme le bœuf. Le nourrisson s’amuse sur le trou du cobra, sur le repaire de la vipère l’enfant met la main. On ne fait plus de mal ni de ravages sur toute ma sainte montagne, car le pays est rempli de la connaissance de Yahvé, comme les eaux comblent la mer” (Isaïe 11:1-9).

L'HOMME RECONCILIE AVEC DIEU

4 - Pour nous, chrétiens, la nais-sance du Christ donne à cette pro-phétie d’Isaïe sa pleine réalisation, car “le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière et sur les habitants du sombre pays, une lumière a resplendi” (Isaïe 9:1). Le règne qu’Isaïe a décrit, symboli-quement, est le règne messianique, comme l’expliquent les spécialistes des Ecritures Saintes. C’est le règne qui a aboli la rébellion de l’homme contre Dieu et a rétabli l’harmonie qui existait entre eux, comme entre l’homme et son frère et même entre l’homme et la nature. L’avènement du Christ a réconcilié l’homme avec Dieu, par le pardon des péchés, le règne de la Justice et du Droit, l’instauration de la paix. Car le règne de paix du Christ s’étend même aux animaux. C’est un retour à la paix du paradis perdu.

5 - Cet Enfant dont parle Isaïe est né à Bethléem, dans un territoire soumis à l’Empire romain, qui venait de décider le recensement de ses sujets. Il est venu au monde comme un enfant de réfugiés; il a été placé dans une mangeoire au lieu d’un berceau; les bergers qui l’ont accueilli étaient, alors, consi-dérés comme impurs, d’une couche sociale méprisée. Ils étaient rejetés et marginalisés. Sa naissance a été marquée au sceau de la pauvreté et de la marginalisation, préfigurant les souffrances qui seraient les siennes, au cours de sa courte vie, en raison de sa fermeté à l’égard de ceux qui reniaient la grâce de Dieu, blasphémaient la vérité, se détour-naient des valeurs humaines, se pré-cipitaient sur des biens éphémères et sur un argent qu’il était défendu d’adorer; ceux dont le cœur était fermé à toute pitié et miséricorde, toute solidarité humaine et compas-sion. Oui, c’est lacéré par le fouet, transpercé d’une lance, couronné d’épines, suspendu à une croix, qu’Il est mort. Et pourtant, la lu-mière de sa gloire a resplendi du tombeau et continue à resplendir dans le monde entier, comme dans les cœurs de ceux qui conservent la simplicité et l’innocence de l’enfan-ce. Dans sa mangeoire, malgré sa faiblesse, il fut le signe le plus véri-dique et le plus éloquent de l’amour. C’est la faiblesse de Dieu et c’est sa puissance en Jésus-Christ. à qui la faute?

6 - D’aucuns affirment que le règne messianique décrit par Isaïe n’a rien à voir avec ce que nos yeux peuvent voir, après l’avènement du Christ. Oui, certes, qui peut le nier? De quelque côté que l’on se tourne, ce ne sont que guerres, luttes, con-flits meurtriers pour une suprématie terrestre. Il n’est, d’ailleurs, pas besoin d’aller trop loin pour le constater. Il suffit de regarder autour de nous et chez nous. Chez nous, des victimes tombent et le sang est versé tous les jours. Chez nous, les larmes coulent et des hommes sont chassés de leurs foyers pour le simple tort d’appartenir, depuis des générations, à une terre lourde d’histoire et de traditions, convoitée depuis toujours par des envahisseurs et qui continue à faire l’objet de convoitises.

7 - Celui qui est venu nous montrer la voie de la Paix, serait-il responsable de ce que nous voyons et vivons? Cette responsabilité ne retombe-t-elle pas plutôt sur notre indifférence à son égard, notre obstination dans l’erreur, notre refus de mettre ses commandements en œuvre? Serait-ce la faute à la source, si l’homme assoiffé ne prend pas la peine de boire? Ou la faute au soleil si l’homme ferme les yeux, préférant les ténèbres?

OU EN SOMMES-NOUS DE CET EXEMPLE DE LIBERALITE?

Frères et fils bien-aimés,

8 - Il est certain que si nous avions suivi les commandements du Christ et les avions appliqués à nos gestes quotidiens, nous n’en serions pas à voir cette immoralité autour de nous, ainsi que ces inconduites, ce renie-ment de toutes les valeurs humaines et chrétiennes. Si les commande-ments religieux étaient appliqués par tous, ni l’oppression, ni la misère, ni les grandes inégalités sociales n’au-raient existé. Le Christ a appelé à la justice sociale. Il a même été plus loin, puisqu’il a dit: “A celui qui veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton man-teau” (Mt. 5:40). Où en sommes-nous de cet exemple de libéralité? Alors même que nous vivons dans une société où une minorité de riches coexiste avec une majorité de pau-vres et dans une situation anormale dont il faut craindre qu’elle débouche sur une explosion ou une révolte des affamés.

9 - Le Christ nous invite au pardon, à renoncer à la vengeance. Ne dit-il pas: “Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui. Et si sept fois le jour il pèche contre toi et que sept fois il revienne à toi en disant: “Je me repens, tu lui pardonneras” (Luc 17,4). Pourtant, notre société vit divisée, avec un vainqueur et un vaincu, un oppresseur et un opprimé. Car quel sens peuvent avoir ces poursuites qui, de temps en temps, sont engagées contre des Libanais et qui leur donnent le sentiment qu’ils sont indésirables dans leur pays? Alors même que des lois bien préci-ses règlementent ces poursuites, que les délais de la garde à vue sont fixés, que les procès ne peuvent attendre indéfiniment et que les droits de tout homme, quelle que soit sa situation, sont sacrés?

LE CHRIST NOUS INVITE à L’AMOUR ET à LA PAIX

10 - C’est à l’amour et à la paix que le Christ nous invite. Et pourtant, chez nous, malgré des efforts destinés à réhabiliter l’infra-structure et à reconstruire, ce que nous voyons, c’est une Administra-tion minée par la corruption, les pots-de-vin ne se cachent plus, des abus notoires. Les nouvelles de dilapidations des deniers publics alimentent toutes les conversations, les libertés sont brimées comme le montre à l’évidence le muselage des médias audiovisuels et renforcement du contrôle sur les partis. Ceux qui font acte d’allégeance enfreignent, sans inquiétude, la loi et ceux qui sont dans l’opposition perdent leurs droits sans même un procès et sont emprisonnés pour une durée indé-finie... Où donc est la justice dans tout cela? Ou donc est la loi? Com-ment la paix règnerait-elle en pareil cas? Et nous osons prétendre que la situation est normale. Oubliant qu’il n’est pire tromperie que de tromper sa propre conscience.

11 - Un Sauveur nous est né, mais il lui est impossible de nous sauver sans notre concours. Ouvrons son Evangile, lisons-le et méditons-le; appliquons-le dans notre vie quotidienne. Et nous constaterons bien vite, son salut. L’exhortation Apostolique dont nous attendons la publication et la prépa-ration au Grand Jubilé de l’an 2000, nous invite cette année à approfondir notre connaissance de la personne du Christ. Qui sait si, en échange d’une réforme de nos mœurs, il ne réformera pas, Lui, nos affaires terrestres? Chers Frères et Fils, En vous adressant nos meilleurs vœux pour cette fête, nous demandons à Dieu, par l’intercession de la Sainte Vierge, sa Mère, de vous accorder longue vie, dans la prospérité, la tranquillité et la paix de l’esprit. Que sa bienveillance et ses bénédictions vous accompagnent toujours.