LA TRIBUNE

UN LIBAN DOUBLE FACE

On se pose des questions. Mais, comme dans la chanson, il n’y a jamais personne pour répondre. On ne demande pourtant qu’à comprendre. Essayons quand même. Peut-être réussirions-nous à saisir la pensée pro-fonde qui préside à nos destinées.

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Pour commencer, l’on s’aperçoit qu’il existe, aux yeux de nos dirigeants, deux images du Liban. L’une pour l’usage de l’Etranger et il faut évidemment qu’elle soit sans tache. Réputation d’honorabilité démocratique oblige. Et l’autre image est celle dans laquelle seuls les Libanais de l’intérieur ont le droit de se reconnaître, si ça leur chante et de se complaire. Elle peut être n’importe quoi (“dans le cadre des lois en vigueur”, a-t-on toujours soin de préciser). C’est ainsi que l’ineffable et cher confrère promu ministre de l’Information, a précisé l’autre jour que le journal télévisé transmis par satellite sera soumis à la censure afin, bien sûr, de sauvegarder l’image du Liban à l’étranger - alors que le journal télévisé localement est entièrement libre. En somme, si on ne peut pas imposer aux citoyens une image idéale de leur pays et des pouvoirs publics, on doit cependant veiller à donner aux étrangers une image telle qu’ils soient incités à nous conserver leur confiance. Monsieur le président de la République l’a proclamé haut et fort: il ne faut pas dire des choses susceptibles de faire perdre au Liban la confiance des étrangers et des Libanais de l’étranger. Et la confiance des Libanais de l’intérieur dans le fonctionnement de leur Etat? Eh! bien, si on ne peut pas l’avoir tous les jours, on apprendra à s’en passer. Mais pas de celle de l’étranger! Il est de méchantes langues pour prétendre que de ce train-là, c’est-à-dire avec cette logique, on s’achemine nécessairement vers un système d’image unique et naturellement idéale, imposée à tout le monde, à l’intérieur comme à l’extérieur. Dès lors que le censeur sera installé au studio du poste émetteur, qui l’empêchera de naviguer librement et amicalement entre l’antenne du satellite et l’antenne locale? Après tout, la loi de la censure qui définit les sujets interdits n’est pas différente sur le fond de la loi ordinaire. Et c’est peut-être pourquoi l’Ordre des journalistes, son président en tête, s’émeut ces temps-ci.

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On ne demande qu’à comprendre. Mais qui prendrait la peine d’expliquer? Pourquoi l’opinion de l’étranger sur nous est-elle plus précieuse que celle des Libanais sur leur propre situation? Parce qu’on espère qu’il financera la “reconstruction”? Il y a quelque naïveté à penser que l’investisseur fonde ses calculs et risque son capital sur les images d’une télévision. Et cet étranger, comment le définit-on? Le citoyen d’un trou de province en France ou au Texas par exemple? On peut parier que ni l’un, ni l’autre ne se soucie de notre image et même de notre existence. Quant à ce qu’on appelle l’opinion internationale, elle dispose d’assez de moyens d’information directe et de professionnels du reportage pour passer outre à nos censures et saisir, en cas de besoin, l’image telle qu’elle se présente réellement. Enfin, les gouvernements des pays amis ou moins amis disposent, à leur tour, d’assez d’antennes diplomatiques ou moins diplomatiques pour se passer de l’image que nous nous évertuons à leur donner, qu’elle soit suspecte de malveillance ou, au contraire, édénique.

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Alors, en définitive, à quoi bon tous ces discours sur la confiance de l’étranger et à quoi bon cette censure? Ne faudrait-il pas plutôt se préoccuper de présenter pour les Libanais comme pour l’étranger, le film d’une réalité diverse et vivante? Et ne voit-on pas que la confiance de l’étranger se mesure, en fait, au degré de confiance du pays en lui-même? N’est-ce pas nous qui sommes les premiers intéressés, les premiers concernés? C’est élémentaire. Mais ce qui est l’évidence échappe à ces politiciens harcelés par les polémiques. Ils n’ont plus que des paroles creuses à la bouche et des initiatives alarmantes, alors qu’on attend d’eux qu’ils s’appliquent sérieusement et avec continuité à résoudre les problèmes qui sont ceux du citoyen qu’ils sont censés représenter. L’image qu’on est appelé à donner de soi pour inspirer confiance est celle de l’action objective dans un pays engagé sur la voie du progrès et respectueux des lois garantes des libertés. Et non pas une image recomposée par un censeur. L’existence même d’une censure laisse, d’ailleurs, supposer que tout ne va pas aussi bien qu’on le dit. Comment les gens du sérail ne voient-ils pas tout cela? Bizarre? Non, mais Liban à double face.

RENE AGGIOURI.