POINT DE VUE
Député d’Aley, ancien directeur de la caisse des déplacés
Antoine Andraos :
“Le retour des personnes sinistrées à leurs villages est un droit sacré... .
...Hariri et Joumblatt étant d’accord pout fermer ce dossier”
Depuis qu’il a résigné ses fonctions de directeur général de la Caisse des déplacés, pour poser sa candidature aux législatives de l’été 96 et devenir député d’Aley, le problème des sinistrés de la montagne et d’ailleurs est en suspens pour une double raison: ladite Caisse est vide et, en l’absence d’un nouveau directeur général, l’activité de cet organisme est gelé. D’autant qu’un froid caractérisait, ces derniers temps, les rapports entre le chef du gouvernement et le ministre des Déplacés, ce qui ne facilite pas les choses. Cependant, au moment de mettre sous-presse, nous apprenons que M. Walid Joumblatt se trouve à Koraytem où il s’est rendu, en principe, pour remercier M. Rafic Hariri de lui avoir présenté ses condoléances à la suite d’un deuil familial.
Hariri et Joumblatt ont des dénominateurs communs
M. Andraos, diplômé de l’Ecole supérieure d’ingénieurs de l’USJ (promotion 1973), a longtemps coopéré avec M. Hariri à Paris, Ryad et Beyrouth. Il a fait partie du groupe de travail du chef du gouvernement et a contribué à élaborer le projet de reconstruction du centre-ville. Tout en continuant à compter parmi les collaborateurs et conseillers du Premier ministre, il a coopéré, aussi, avec le ministre des Déplacés et son élection aux élections législatives d’Aley est le fruit de l’alliance Hariri-Joumblatt. - N’avez-vous pas essayé de raccommoder les deux anciens alliés? “Certainement et il existe entre eux des dénominateurs communs: tous deux œuvrent en vue d’assurer le retour des déplacés à leurs villages et considèrent comme sacré le “droit au retour”. “Je me suis préoccupé de favoriser la réintégration des déplacés à leurs régions respectives, en apportant ma collaboration à MM. Hariri et Joumblatt et me soucie de maintenir d’excellentes relations entre eux, car l’intérêt de la patrie doit être placé au-dessus de toute considération”.
Décision politique et couverture financière
- La décision politique suffit-elle à ramener les déplacés à leurs villages?
“Elle a également besoin en premier lieu d’une couverture financière”.
- Vous êtes natif d’Achrafieh en plein cœur de Beyrouth; pourquoi avez-vous posé votre candidature aux législatives dans la circonscription d’Aley?
“C’est vrai, je suis né à Achrafieh, mais j’entretiens des rapports avec Aley depuis que j’ai eu en charge la Caisse des déplacés. J’envisageais, initialement, de me présenter dans la capitale, mais après concertations avec le président Hariri, le ministre Joumblatt et les amis, j’ai décidé de poser ma candidature à Aley, circonscription dont je connais bien le dossier, de même que celui de la montagne. Il a été jugé préférable que je reste près des déplacés”.
- Vous a-t-il été facile de vous présenter à Aley?
“Pas du tout: la bataille a été dure et a pris une tournure différente de celle de Beyrouth, en ce sens qu’elle a pris en partie un cachet druze et, aussi, un cachet chrétien. En réalité, j’ai toujours eu en vue de servir les déplacés”.
Question vitale
- Votre maintien à la tête de la Caisse des déplacés aurait-il été plus utile?
“Je reste au cœur du problème et le serai toujours, quelle que soit ma position. C’est une question que je considère comme vitale, car il n’y a pas de soudure à l’échelle nationale sans le retour de toutes les personnes déplacées”. “Naturellement, ce retour s’effectue au ralenti et si ce problème n’était pas résolu au cours des trois prochaines années, la paix civile pourrait être menacée, surtout si la plaie demeure béante. Il importe de se pencher sur le cas des localités ayant été le théâtre d’affrontements sanglants, pour effacer totalement les séquelles de la guerre et rétablir la coexistence entre les villageois de différentes communautés. Qu’aurions-nous fait, en nous contentant de ramener à leurs terres et à leurs maisons les habitants des localités se réclamant d’une même communauté?”
- Le président Hariri a promis dans sa déclaration ministérielle de clore le dossier des déplacés en 1997. Est-ce possible?
“Je crois que le chef du gouvernement est sûr de ce qu’il dit et promet. Naturellement, il faut, tout d’abord, assurer l’argent. A mon avis, le dossier a besoin de deux ans pour pouvoir être clôturé, après la réalisation des réconciliations et l’élimination des ressentiments causés par les massacres”.
- Le ministère des Déplacés a été créé il y a cinq ans: ce temps ne suffisait-il pas pour tout remettre en ordre dans la montagne?
“Vous pouvez avoir raison et il n’est pas permis que ce problème reste en suspens. Il faut d’urgence faire régner la loi envers et contre tous, faute de quoi nous n’édifierons pas un avenir solide dans la montagne”.
Il faut réaliser les réconciliations sans retard
- Quels sont, actuellement, vos souhaits et aspirations?
“Que toutes les réconciliations se réalisent, surtout dans les localités ayant pâti des massacres; que la loi et la justice règnent parmi tous les citoyens. En tant que député de la ciconscription, je continue à œuvrer dans ce but, étant entendu que le ministre Walid Joumblatt n’épargne aucun effort pour y parvenir. “Je mobiliserai mes liens avec le président Hariri et les contacts que j’effectue avec les administrations étatiques, aux fins d’assurer le retour des déplacés dans la dignité et dans le plus bref délai possible”.
- Et si le différend persistait entre MM. Hariri et Joumblatt?
“Ils sont d’accord sur la question des déplacés et quand le chef du gouvernement promet de régler leur problème, il signifie ce qu’il dit et agira à travers le ministère des Déplacés. Tout sera réglé entre eux, d’autant qu’ils sont résolus à fermer ce dossier”.
Manque de liquidités
- Il s’agit, en fait, d’un manque de liquidités?
“C’est exact, mais le président Hariri s’est engagé à faire le nécessaire et il tiendra son engagement”.
- En instituant de nouveaux impôts et taxes ou en augmentant les charges fiscales que les citoyens ne peuvent plus supporter?
“Pas nécessairement. Les fonds peuvent être obtenus par le canal des bons du Trésor ou l’aide financière. Une décision a été prise en 1994 visant à disposer de 475 millions de dollars au moyen des bons du Trésor. Si cela est réalisé, le dossier des déplacés pourra être fermé dans le délai prévu. “Au cours des trois dernières années, le président Hariri a affecté 400 millions de dollars au problème des déplacés. Tout va de l’avant; voyez ce qu’est devenue la capitale en un temps relativement court”.
- On a parlé de dilapidation de fonds de la Caisse des déplacés?
“Quand on doit faire évacuer des immeubles, on est tenu de dédommager les personnes qui les occupent. De même, on ne peut pas indemniser des gens quand on procède à des arrangements à l’amiable en vue de restituer une habitation à son propriétaire.”
Pourquoi ne pas élire le président au suffrage universel?
- Il s’agit de la dilapidation de fonds causée par la corruption administrative et l’absence de contrôle...
“Cela n’existe pas dans la Caisse des déplacés, du moins au temps où j’en assumais la direction. Je ne nie pas que nous avons payé parfois le “prix de réconciliations, car nous devions satisfaire “l’occupant” d’un bien-fonds et le déplacé qui en avait été chassé par la force”.
- Que pensez-vous des réformes constitutionnelles proposées par le chef de l’Etat?
“Je crois que la question a besoin d’être étudiée en profondeur. Si des amendements devaient être apportés à certaines lois, notamment la loi électorale et celle régissant les partis, les responsables devraient se concerter entre eux et s’entendre sur tout ce qui sert l’intérêt de la patrie. Après tout, ce qui a été approuvé à Taëf n’est pas sacré.”
Quid des réformes?
- Peut-on en déduire que vous approuvez la proposition présidentielle?
“Il faudrait reconsidérer la Constitution quatre ou cinq ans après l’instauration de la paix civile et non chaque six ou sept mois. Le président de la République soulève des points dont je suis convaincu, mais il importe de les légaliser. On parle d’une nouvelle loi électorale et de la dissolution de l’Assemblée. Pourquoi ne pas envisager d’élire le chef de l’Etat au suffrage universel? La révision du pacte de Taëf doit être globale.”
- Préférez-vous l’élection du président de la République au suffrage direct?
“Oui. On dira que le système politique deviendrait présidentiel? Et pourquoi pas? A condition qu’il existe des partis dans le vrai sens du terme. D’où la nécessité d’une loi moderne régissant les partis, évoluant dans le sens de la démocratie partout dans le monde et éliminant les partis confessionnels”.
La troïka, l’un des résultats de Taëf
- Que pensez-vous de la “troïka”?
“Elle existe en dépit de leurs dénégations et c’est l’un des résultats de Taëf.”
- Etes-vous satisfait de la situation socio-économique?
“Par rapport à notre environnement, oui; mais non comparée à celle des pays européens, surtout en ce qui concerne les prestations sociales. Nous devons savoir que le tribut de la guerre se paye après la fin des hostilités. L’état des liquidités dans le monde n’est pas sain et même les Etats européens, spécialement, la France, connaissent une situation économique difficile”.
Pour une liberté organisée
- Comment jugez-vous l’état des libertés publiques?
“Je suis pour la sauvegarde des libertés publiques, spécialement celle de l’information, à condition qu’elles soient organisées. Je déteste l’anarchie et ne demande pas l’impossible. L’information est moins une liberté qu’un sentiment national; elle a besoin d’être bien régie, surtout dans des circonstances pareilles à celles que traverse notre pays”.
- L’organisation devrait-elle se faire sur base de la “voix unique”?
“Pas du tout, mais sur base du pluralisme lucide et éclairé”.
- Qu’auriez-vous à dire à propos de la situation au Liban-Sud?
“Elle ne prête pas à l’optimisme et la porte du Sud est ouverte à toutes les éventualités”.
(Propos recueillis par JOSEPH MELKANE)