BLOC-NOTES

BONNE ANNÉE

Comment et d’où vient cette magie que fait naître, chaque année, la période qui va du 31 décembre au soir au 1er janvier à l’aube? Et comment se fait-il que cette magie ait gardé sa magie bien que dépourvue de tout résultat magique? Ce moment suspendu dans l’espace et le temps, serait-il en lui-même le miracle, ou bien est-ce l’attente de la grâce qui génère cet état de grâce? Comme si le ciel allait s’ouvrir pour livrer ses otages. Comme si tout ce qui était sale allait se purifier dans une eau sacrée jaillie d’ailleurs. Comme si la main amie, complice de nos désirs les plus secrets, de nos terreurs les plus obscu-res, allait chasser le mal avec la poussière de la nuit. Comme si, sous le rayon d’une lune venue d’une autre Voie Lactée, tout se décantait pour ne laisser qu’universelle bienveillance. Et puis, au matin de ce premier janvier, les masques tombent faisant apparaître d’autres masques. Alors, sortis de votre torpeur sous le choc brutal de la réalité, vous retrouvez autour de vous les mêmes rictus, les mêmes regards froids ou ha-gards, les mêmes sourires imbéciles, les mêmes cervelles vides, les mêmes escrocs, les mêmes tricheurs, les mêmes vendeurs-vendus, les mêmes laquais, les mêmes égorgeurs devenus piliers de régime, les mêmes marchands du temple qui ne trou-vent plus acheteurs, les mêmes Judas que les figuiers, finalement dégoûtés, envoient se faire pendre ailleurs. Mais puisque tradition oblige, bonne année! Pour qui? Pour les “interpelés de Noël”, arrêtés sans raison, accusés sans preuves, détenus sans motif, relâchés sans explications. Coupables quand même. Coupables de terrorisme politique, puisque se permettant de penser autrement que les bien-pensants de la république. Le tout dans une atmosphère d’auto-satisfaction officielle et l’assurance débile de nos débiles d’avoir sauvé à la fois l’Etat, la fraternité libano-syrienne et l’unité natio-nale. Mais alors, qui a tiré sur le minibus syrien? Et notre confrère, Pierre Atallah, invité à passer ses deux réveillons dans les geôles de Yarzé, pourquoi ne l’a-t-on pas relâché avec les autres? Et d’abord, pourquoi l’a-t-on arrêté? Est-il vraiment cet assassin fou qui, dès la nuit tombée, saute sur son fusil-mitrailleur pour aller ravager les campa-gnes et transformer en pièces détachées crânes et minibus, ou bien n’est-ce là qu’un échantillon de vengeance ridicule d’un certain nombre de capitaines Crochets contre l’un des Peter Pan de la Presse? Ce dont on l’accuse relève du délit d’opinion. Dans ce cas, qui a tiré sur le minibus syrien? Bonne année sur satellites pour les médias satellisés. Bonne année aussi pour les audiovisuels qui viennent d’acquérir le droit, chèrement payé, de se taire. Bonne année pour la loi réorganisant les partis qui pointe ses oreilles à l’horizon, sous l’œil goguenard et combien averti du ministre de l’Intérieur. Bonne année pour les élections munici-pales dont personne ne parle plus. Comme si leur destin avait été scellé par le sort du minibus syrien. Bonne année au ministère consacré désormais propriété privée de Fouad Sanioura et à sa “Lebanese Connec-tion” qui a vu le meurtre d’un suspect avant son interrogatoire, la chasse aux membres épars d’un autre suspect dont la tête reste à trouver, tout comme les milliards demeurés introuvables. Dirons-nous bonne année à l’un des plus fameux chefs de milice qui - reconverti dans le législatif - condescend jusqu’à don-ner des leçons de savoir-vivre et de patriotisme au patriarche maronite? A qui souhaiterions-nous bonne année? Peu importe, après tout. Si nos vœux se réalisent ne serait-ce que pour un seul de ces Libanais que l’on tient en marge de la vie, s’ils pouvaient rendre sa maison à un seul déplacé et ramener un seul émigré, s’ils pouvaient faire qu’un seul des enfants qui ont faim aille dormir rassasié et sécher une seule larme dans les yeux d’une ma-man, alors ce sera certainement une bonne année.

ALINE LAHOUD.