MARGUERITE CHIHA :

Michel Chiha a écrit un recueil de poèmes
«La Maison des Champs» à travers lequel
se profile l’image de sa muse: Marguerite.
Dans l’un de ses poèmes, on relève ces
vers qui lui sont dédiés:
«Un visage pur et calme De jeune fille aux
yeux doux, Flexible comme une palme
Claire autant qu’une nuit d’août»
***
«Tu vins alors, ma petite,
Apaiser le hourvari A cette rime
où j’hésite A mettre ton nom fleuri».

À la recherche de la perfection

Le 22 décembre, Marguerite, Chiha s’est éteinte à l’âge de 94 ans, 42 ans après la disparition de son époux mort le 29 décembre 1954, à l’âge de 63 ans. Née presque avec ce siècle, elle en aura vécu toutes les étapes, évolutions, péripéties et souffrances, tout d’abord, auprès du compagnon de sa vie, Michel Chiha, l’un des plus brillants penseurs de notre temps; puis, seule durant 42 ans dans la fidélité de son message. Avec elle une certaine image du Liban disparaît.

Tout émanait d’elle avec une grande simplicité

Issue d’une grande famille de Beyrouth, le nom de Marguerite Pharaon sera étroitement lié à celui de son mari, Michel Chiha. Elle que le président Charles Hélou, l’ami de toujours, présente comme “une grande dame avec un cœur d’enfant” a vécu auprès d’un des hommes les plus prestigieux, les plus remarquables de notre temps. Elle fut sa poésie, sa tendresse, son égérie et la parfaite épouse attentive, aimante soucieuse de son bien-être. Michel Chiha était son cousin germain et les parents de Marguerite s’opposaient vivement à ce mariage consanguin, pour maintes raisons. Ils souhaitaient pour leur fille un parti fortuné alors que ce cousin ne l’était guère. Mais l’amour, le lien, la séduction entre ces deux êtres, étaient tellement forts, qu’ils se marièrent contre le consentement des parents de la jeune fille. Comme dans les romans, l’amoureux n’a pas hésité à enlever sa Marguerite. Pourtant, ceux qui ont bien connu Michel Chiha, disent qu’il n’était pas du genre d’hommes à être séduit facilement. Esprit complexe et exigeant d’un très haut niveau de culture et de finesse, il restait quasi - indifférent aux jeunes femmes qu’il a dû côtoyer à Manchester, en Egypte, au Liban ou ailleurs. Avec Marguerite, ce fut le profond amour. Il faut dire qu’il y avait en elle, dans sa fine silhouette, ses gestes, son langage, quelque chose de différent. Il émanait d’elle un certain charme, beaucoup d’élégance et ce “sourire d’enfant” qui ont séduit le cœur de cet homme qui, lui aussi, sortait absolument de l’ordinaire. Entre eux, il y avait une harmonie et une compréhension parfaite.

Avec sa petite-fille Isabelle Doumit Skaff et son mari, Michel Skaff.

Recherche de la perfection

A l’époque où les jeunes filles avaient généralement une éducation sommaire, elle parlait trois langues (le français, l’anglais et l’allemand), en plus de sa langue maternelle et jouait parfaitement du piano. Elle pratiquait le tennis et avait eu l’occasion de voyager en Europe, notamment en Suisse, avec ses parents. Mais le trait de caractère spécifique de Marguerite Chiha est sa recherche continue de la perfection qui se manifestait à travers toute sa personnalité. Ce souci de la perfection, elle l’a, d’ailleurs, communiqué à ses filles, Madeleine Hélou et Marie-Claire Doumit; aux membres de sa famille, neveux, nièces... Cheikh Michel el-Khoury me confie ce souvenir de son enfance: “Toute une génération d’enfants a été pratiquement influencée et en même temps “corrigée” si l’on peut se permettre cette expression, pour parler d’un plan éducatif - par Marguerite Chiha. Parce qu’on ne pouvait pas se présenter devant elle, si on n’était pas convenablement habillé, si on n’avait pas des bonnes manières. Chaque petite infraction était sanctionnée, ne serait-ce que par un regard, par une petite moue du visage, un froncement de sourcils. A l’occasion des rencontres familiales, on apprenait la bonne tenue, les manières raffinées, le langage châtié. D’ailleurs, c’est dans cette maison auprès de Michel et Marguerite Chiha que j’ai appris l’art de formuler ma pensée.” Certes, cette femme ne faisait rien ou presque d’approximatif. Ce qu’il y avait en elle d’extraordinaire, c’est cette exigence envers les autres qui découlait de l’exigence qu’elle avait envers elle-même. Tout émanait d’elle avec une grande simplicité, sans aucune affectation, ni maniérisme, ni “show off”, ni effort visible. C’était quelque chose d’inné en elle, qu’elle communiquait, spontanément, à autrui. Il n’y avait rien qui ne fût naturel.

Une photo de famille: de gauche à droite (debout) Madeleine Chiha-Hélou, Nabil Nahas, Marguerite Chiha, Yvonne Hélou, Mme Nabil Boustany, Pierre Hélou, Henri Hélou. Au deuxième plan: Michèle Hélou-Nahas, ses trois enfants Leyla, Adib et Walid et Philippe Hélou.

Un art et une faveur que de manger chez les Chiha

Ce goût de la perfection, on le retrouvait, dans sa manière de s’habiller, à la fois sobre et d’une grande élégance. Chaque fil de sa tenue était, dirait-on, à sa place. Elle avait sa mode à elle. Le sens de la perfection s’affirmait, aussi, dans la maison des Chiha à Beyrouth ou dans leur villa, la première en pierre de taille, construite à Yarzé en 1948 au milieu d’une vaste forêt de pins. Tout y était impeccable: le choix des meubles, des tableaux, des tapis, d’autant plus que Michel Chiha était un grand amateur de tapis et s’y entendait parfaitement. La maison était accueillante et sur le plan gastronomique, on disait que c’était «un art et une faveur» que de manger chez les Chiha, tant Marguerite avait placé son exigence et son goût de la perfection dans l’art de recevoir à table et de servir ses hôtes. Idem pour le thé qu’elle servait avec tout un cérémonial simple autant que raffiné. Pourtant, me dit-on, cette femme n’a jamais su cuire un œuf ou même allumer un butagaz. Elle faisait venir des livres de recettes de l’étranger et initiait à leurs recettes ses cuisiniers qui devaient se présenter devant elle en tenue impeccable. Ainsi, au fil des années, elle a formé les meilleurs chefs-cuisiniers de Beyrouth, en se fiant à ses lectures et à son palais. Il faut dire que si Marguerite Chiha se préoccupait tant de la gastronomie, c’était pour faire plaisir à son époux qui était un fin gourmet. Michel Chiha était austère dans sa personne et sa pensée mais il aimait le bon vin, la bonne chère, avait une conversation agréable et le sens de l’humour. Marguerite voulait que cet être exceptionnel fût satisfait à tous les niveaux. Certains diront: c’est chez les Chiha que nous avons mangé pour la première fois une outarde, du marcassin ou la fameuse pâtisserie «Paris-Brest». Pierre Hélou, gendre de Marguerite Chiha, me confie cette anecdote qui remonte à l’époque de ses fiançailles avec Madeleine son épouse: «Nous étions invités à dîner, dit-il, chez une dame de la société, Alice Sabbagh qui, c’était connu de tous, n’aimait guère donner ses recettes culinaires. Elle nous avait servi, ce soir-là, un entremets de son cru et Marguerite s’était gardée de lui en demander la recette. Mais peu de temps après, elle invitait Alice Sabbagh et lui servait ce même entremets au grand étonnement de cette dernière. Et c’est ainsi que ce plat a pris pour nom «l’entremets Alice».

De la musique avant toute chose

La musique occupait une place importante dans la vie de Marguerite Chiha. Elle jouait merveilleusement du piano, organisait chez elle des concerts de musique de Chambre et se mettait au piano accompagnée, au violoncelle, par Nicolas Dale et, au violon, par son neveu Moussa de Freige. Parfois, elle jouait en duo avec son frère Henri Pharaon, elle au piano, lui interprétant des mélodies dont deux de sa propre composition. Sportive, elle a continué à jouer du tennis jusqu’à l’âge de 75 ans lançant implacablement son fameux service en tourniquet. Elle partageait avec son mari le même amour de la nature et des fleurs surtout. Les jardins de leurs maisons à Beyrouth, à Yarzé et à Aley étaient bien entretenus, allant jusqu’à faire venir des bulbes de dahlia de Hollande. Elle perfectionnait de même l’art d’arranger les fleurs dans sa maison. Michel Chiha était passionné d’archéologie et elle partageait cette passion, organisant des voyages en voiture en Syrie, en Jordanie et en Turquie avec des groupes d’amis, à la découverte de ces pays. Si elle aimait les voyages en voiture, elle appréhendait par contre l’avion et l’évitait dans la mesure du possible. Pour faire connaître le Liban à ses enfants, ses neveux et ses proches, elle organisait des pique-niques avec la même minutie qu’elle mettait dans tout ce qu’elle entreprenait. A son actif, une inlassable action caritative au sein de l’œuvre latine de bienfaisance dont elle fut longtemps la présidente; au sein de l’Association des Dames de la Charité, et auprès des Sœurs Clarisse du monastère de l’Unité à Yarzé mais, surtout, à travers des dons et une aide permanente faite avec beaucoup de discrétion et de générosité. Mère attentive, elle a voulu transmettre à ses filles son sens de la perfection, les goûts et passions qu’elle partageait avec son époux et, surtout, cet amour indéfectible du Liban.

Marguerite Chiha avec sa fille Marie-Claire Doumit, son petit-fils Pierre Doumit et son épouse, Adriane.

A l’écoute de son compagnon de vie

A travers sa culture, son raffinement, sa recherche de la perfection et une certaine forme de réserve naturelle, cette lady a su, essentiellement, vivre en harmonie avec cet homme hors du commun qu’était Michel Chiha; se mettre à l’écoute de sa pensée, de ses idées et de ses problèmes. Auprès du compagnon de sa vie, elle a vécu, intensément, les grandes étapes de la naissance et de l’évolution du Liban indépendant, la rédaction de la Constitution de 1926, le brassage des idées autour de la pensée de Michel Chiha, l’écrivain, l’économiste, l’homme de lettres, le poète, le journaliste et le visionnaire ayant anticipé sur beaucoup d’événements qui se sont produits par la suite. Tout en étant pétri de culture occidentale, il était profondément convaincu de l’importance politique, économique, stratégique et géo-politique du monde arabe; comme de l’importance du Liban qu’il chérissait dans son environnement arabe. Cet homme passionné qui défendait ses idées avec tant de convictions et de force, était une sorte de confident apprécié. Pour les haut-commissaires et les grands responsables du mandat, pour les hommes politiques libanais, hommes d’affaires, banquiers, penseurs, hommes de lettres, diplomates, il était une référence. Sa maison ne désemplissait pas de ses fidèles habitués et de ceux qu’on a qualifiés de «disciples». Marguerite Chiha était toujours égale à elle-même. Dans sa vie, un autre être qui lui était de même très proche, a joué un rôle politique national important: son frère, Henri Pharaon. Elle fut, en quelque sorte, ce lien indéfectible entre les deux hommes qui, chacun à sa façon, ont marqué l’histoire du Liban du XXe siècle. Après la mort de son mari, sa maison est restée ouverte, hospitalière. Elle a surmonté sa timidité pour continuer à transmettre le message de Michel Chiha et cet amour indéfectible du Liban, cette foi en leur patrie qu’ils ont si bien partagée.

NELLY HELOU.