Le “Nouvel An” au dépotoir de Bourj-Hammoud

Grand espoir et déception mortelle

Le dépotoir dans toute sa laideur vu par un bateau de touristes entrant au port de Beyrouth.

Les habitants d’Achrafieh, de la Quarantaine et, surtout, de Bourj Hammoud, se réjouissaient de la dernière décision gouvernementale, définitive cette fois, d’arrêter à la fin de l’année 1996 le déversement anarchique au dépotoir non contrôlé de Bourj-Hammoud des 1500 à 2000 tonnes journalières d’ordures ménagères, industrielles et de décombres de démolition émanant du Grand Beyrouth et de sa banlieue. Ainsi, à partir de 1997, plus de fumées asphyxiantes et aveuglantes, de poussières envahissantes, d’odeurs pestilentielles qui vous prenaient à la gorge. Plus d’allergies et de maladies nasales et pulmonaires qui, en été comme en hiver, sévissaient chez les grands et les petits atteints d’asthmes bronchiques chroniques. A part l’absence inhabituelle de myriades de mouches, de moustiques et de rats envahissant les rues et les maisons. Hélas! ce grand espoir n’a pas duré longtemps après la remise, une fois de plus, aux calendes grecques du finalisme de ce dépotoir. Pour la simple raison, qu’aucune solution de remplacement n’a été trouvée. Il paraît que les ordures vont continuer à y être déversées, moins les résidus de décombres durant quatre mois. Et alors un procédé de triage va être appliqué à tout le dépotoir et les éléments séparés seront compactés en balles réduites à l’extrême pour un recyclage futur... La déception populaire a été à la mesure de ce cadeau empoisonné du Nouvel An qui va remettre en question les conditions de vie atroces et puantes supportées depuis des années par ces milliers de victimes d’une pollution qui ne semble pas pouvoir être endiguée.

Vue du dépotoir réhabilité et reboisé de Mannheim, surmonté par une usine de traitement ultramoderne, sans odeur ni fumée.

Nouvel An au dépotoir

C’est pourquoi M. Samir Aoun, président du haut conseil de l’Environnement et le Dr Marcel Abinader, président de l’APCL et de la commission de l’Environnement et de la Santé publique à l’Ordre des médecins du Liban, nous ont demandé de présenter en ce début de 1997, une solution pratique et valable à ce problème insoluble qui semble devoir s’éterniser. Ce premier janvier 1997, nous étions de bon matin à l’entrée surveillée du dépotoir géant où nous attendait l’équipe volante du MTV, dirigée par Maya Beydoun. Après avoir présenté nos vœux de bonne année aux responsables de «Linor» à l’entrée du dépotoir, ainsi qu’aux familles des pêcheurs du petit port de Dora, nous sommes montés à bord d’une barge à moteur offerte par Abou-Maroun, président du syndicat local des pêcheurs. Nous avons pu ainsi photographier en détail sur une mer semi-houleuse, de près et de loin, toute la périphérie nord-ouest du gigantesque dépotoir dont la base est sans arrêt rognée par les vagues, créant une boue épaisse flottante qui, un peu plus loin se mêlant aux lourdes eaux d’égouts de Nahr-Beyrouth, est entraînée par le courant et le vent du Nord vers l’entrée du port de Beyrouth, lequel risque à la longue d’être colmaté par des dépôts, amenuisant sa profondeur et pouvant ainsi faire échouer les navires à fort tirant d’eau. D’où un dragage presqu’indispensable journalier est nécessaire pour éloigner ce véritable danger pour la navigation.

Vue aérienne: à droite, l’énorme chancre du dépotoir rongeant le flanc de la ville de Beyrouth.

Unique solution rationnelle et urgente

Au cours de ce périple marin plus ou moins agité, nous avons présenté avec le Dr Wilson Rizk la solution rationnelle et urgente pour le dépotoir de Bourj Hammoud, ainsi que pour le petit port adjacent de pêcheurs qui risque de disparaître par remblayage. Cet énorme tronc de cône de déchets divers accumulés depuis 30 ans, est dominé à 50 mètres de haut par un grand plateau assez plat où les ordures sont déversées et nivelées. Cet ensemble laid et malodorant à l’entrée du port doit être conservé dans toute son intégrité, il faut arrêter, immédiatement, comme prévu toute nouvelle addition de déchets. Et surtout ne pas remuer le sol en profondeur soi-disant pour trier et recycler ces huit millions de tonnes de déchets et de résidus de décombres. Opération très onéreuse où rien n’est recyclable, les métaux sont rouillés; les matériaux tendres ramollis et salis sont inutilisables. Ce prétexte au prolongement, peut libérer des masses énormes de gaz lourds de bio-dégradation type méthane, malodorants mercaptans, hydrogène sulfuré et monoxyde de carbone dont les poches sous pression risquent d’exploser, dangereusement, ou de se répandre en nappes toxiques vers les lieux habités. D’autant qu’aucun plan stupide ne s’avise d’utiliser ce volume énorme de déchets friables et pollués pour un plan machiavélique de remblayer la mer.

Système primitif de triage utilisé depuis plusieurs années.

Réhabilitation, dégazage et forestation

La solution doit commencer au plus tôt et par plusieurs mesures de réhabilitations élémentaires: 1) Construire du côté de la mer un mur de soutènement basé sur des piliers martelés ou des polypodes lourds en béton, de façon à empêcher les vagues marines de grignoter le bord tendre, ainsi que la pénétration par osmose de l’eau de mer au cœur du dépotoir. 2) En même temps, effectuer plusieurs sondages spécialisés en profondeur avec un dispositif de tuyaux permettant, non seulement de dépressuriser les centaines de tonnes des poches de méthane, de mercaptans, d’hydrogène sulfuré, de monoxyde d’azote et de gaz carbonique, mais, aussi, d’aspirer les poches de ces gaz lourds qui s’accumulent en profondeur. 3) Niveler le plateau, supérieur d’à peu près 100.000 mètres carrés en nettoyant le sol à 2 mètres de profondeur des déchets de verre et de métaux divers. Ajouter si possible une bonne terre en surface avec un peu de sable pour aérer le sol. Tout autour les pentes doivent être damées et stabilisées.

Le haut plateau du dépotoir qui doit être nivelé et réhabilité pour un reboisement futur.

Choix des essences forestières

4) L’opération de forestation a été étudiée par l’ingénieur agronome Ghada Haddad qui, à part l’étude des sols, a effectué un tracé des allées, des routes et des places pour effectuer les plantations suivant un plan directeur. Le plus important a été le choix des essences forestières s’accordant avec le climat marin. Nous citons, le tamaris, des variétés d’eucalyptus, le pin maritime, certains cyprés, des térébinthes, des ficus, certains chênes, des plantes grasses du type aloés, agaves... et certains massifs buissonnants pour retenir le sol des pentes... Le plus tôt possible, des centaines d’écoliers, d’universitaires, de scouts, avec des éléments de la Défense civile et l’armée libanaise qui a une expérience de plusieurs années dans ce domaine pourront planter en un temps court des milliers de plants d’arbres divers. Avec la fertilité de ce sol en jachère saturé de déchets organiques, les plants auront une croissance rapide. Leurs racines vont épurer les sols, diriger l’infiltration des eaux et allant en profondeur et latéralement fixer les sols sous-jacents. Les feuilles des arbres grâce à l’assimilisation chlorophylienne, épureront l’air et élimineront les mauvaises odeurs mais, aussi, fixeront les poussières en suspension. Ces plants d’arbres doivent être protégés et arrosés au moins deux ans en été. En peu de temps, nous aurons au lieu d’une montagne d’ordures malodorantes, polluant la mer, une belle colline verdoyante bruissante de vie, à l’entrée du futur grand port international, touristique et commercial de Beyrouth, phare de la Méditerranée orientale.

Fumée épaisse nocturne de combustion incomplète recouvrant Bourj-Hammoud jusqu’à Achrafieh.

Modalité d’exécution et paternité du projet

Déjà, il y a trois ans notre avis de transformer l’ex-dépotoir du “Normandy” en une zone non édificandi, boisée et touristique, a été accepté par les autorités concernées qui ont ainsi modifié le projet initial de reconstruction du Grand Beyrouth. Pour la réhabilitation du dépotoir de Bourj Hammoud, le ministère de l’Environnement, épaulé par ceux de l’Agriculture et des Municipalités, pourrait l’exécuter directement en régie, sans passer par le biais de sociétés qui retarderont le projet et le rendront plus onéreux avec la valse habituelle de millions de dollars. L’idée de ce projet est née lors d’une visite à Mannheim, l’une des plus propres et plus belles villes du Bade-Wurtemberg où un ancien dépotoir a été réhabilité et reboisé. Avec la dense forêt qui le recouvre, il est devenu un lieu de promenade et d’attractions diverses. Il serait souhaitable que notre ministre de l’Environnement réalise le jumelage de Mannheim et de Beyrouth auprès de l’ambassade d’Allemagne au Liban. Beaucoup d’études, de projets urbains et écologiques pourraient être échangés à un haut niveau technologique, dont la solution des traitements des déchets solides et d’eaux vannes avec la visite d’une délégation écologique libanaise à cette ville-modèle allemande. On pourrait, en même temps, clore le chapitre ennuyeux des 36 conteneurs émanant comme par hasard de Bade-Wurtemberg. Une belle page d’amitié libano-allemande pourrait être ouverte, grâce à cette étude écologique.

WILSON RIZK

PIERRE MALYCHEF

Membres de la Commission de l’Environnement et de la Santé publique à l’Ordre des médecins du Liban.