LA TRIBUNE

L’ÈRE DU SOUPÇON

On l’a appelée «troïka», c’est-à-dire un attelage de trois chevaux. Pour tenir les rênes, il faut un phaéton. Or, en l’occurrence, ce cocher n’est pas saisissable, ni même palpable; c’est, en quelque sorte, un fantôme. Dès lors, les passagers ont beau exprimer leur volonté, ils n’ont pas l’impression d’être entendus. Ils demandent «où allons-nous»; «qu’est-ce qui nous attend» et ils n’ont pas de réponse. Les voix qui les invitent à se rassurer ne les rassurent pas du tout parce qu’ils savent que parmi ces voix, ils ne distinguent pas celle du véritable cocher.

***

Cette image semble suffisante pour expliquer la crise de confiance dont souffre le Liban depuis quelque temps. Les détenteurs apparents du pouvoir ont beau exciper des progrès que leur gestion a assurés au pays (cours du change de la livre renforcé, mais pouvoir d’achat tout de même érodé, électricité, téléphone et, dans une large mesure, sécurité urbaine, etc...) et prendre à témoin les diplomates étrangers dont la courtoisie ne peut se refuser à décerner des satisfecits, le doute ronge le citoyen ordinaire. Et voilà que cette vaguelette d’arrestations (sans lendemain) à la veille de Noël, dans des conditions propres à jeter l’effroi dans les esprits, accompagnée d’un véritable encerclement de certains quartiers de la capitale, est venue aggraver le trouble. Ces mesures étaient justifiées par la gravité de la conjoncture régionale et par les menaces extérieures? Les menaces sont réelles, certes; mais fallait-il déployer tant de forces pour ne se saisir que d’une poignée d’innocents? Les dizaines de personnes arrêtées, selon une procédure contestable et contestée, puis relâchées au bout de deux semaines; ces tracts subversifs dont on a parlé mais dont nul n’a révélé le contenu, ni dit où ils ont été saisis, aux mains de qui et en quelle quantité, ce reporter de presse maintenu en détention, puis libéré sous caution, pour des motifs douteux, toute cette accumulation de maladresses n’est-elle pas suffisante pour perdre la confiance? Une enquête sérieuse à la suite des attentats de Tabarja et de Tripoli et de distribution de tracts clandestins aurait inspiré plus de respect si elle avait été d’abord discrète et si les arrestations avaient été mieux fondées. On a voulu, dit-on, réunir des témoignages. Arrête-t-on d’emblée des témoins? De la manière dont la justice et les forces de sécurité ont été mobilisées, on n’a réussi qu’à faire peur sans pour autant convaincre. Faut-il, dès lors, s’étonner qu’un pays, dont la confiance était déjà fragilisée par tant de faux pas et d’inconséquences, en vienne à douter de son avenir? Qu’à cela se greffent des polémiques avec les autorités communautaires qui, en critiquant le pouvoir, n’ont fait que relayer une représentation nationale défaillante, on atteint le comble des errements.

***

Israël cherche à déstabiliser le Liban pour isoler la Syrie - ou à déstabiliser la Syrie pour isoler le Liban? On le sait, du reste et il n’est pas besoin d’un dessin pour nous en persuader. Priorité donc à la consolidation du front intérieur. C’est bien ce que les voix les plus autorisées dans ce pays réclament depuis plusieurs années. Et toujours en prenant la précaution d’affirmer la nécessaire solidarité avec la Syrie. Et c’est bien ce que les détenteurs apparents du pouvoir affirment être leur objectif prioritaire. Or, c’est exactement le contraire qu’ils font. En témoignent la manière dont les élections ont été organisées, les tentatives de muselage de la presse, la réglementation restrictive des moyens audiovisuels, la censure annoncée sur les émissions par satellites, les affrontements périodiques avec les syndicats... La liste n’est pas exhaustive. En un mot, une atmosphère de suspicion est entretenue à l’égard de larges fractions de la population traditionnellement rétive à toute forme de pouvoir autoritaire, à toute politique de limitation des libertés. Tout se passe comme si ce pays était gouverné par des étrangers incapables de saisir et de comprendre la nature profonde de la société libanaise, les réflexes voire les préjugés ancestraux des hommes qui la composent.

***

Takieddine Solh qui se distinguait par une intelligence aiguë et une profonde sensibilité libanaise, m’a fait un jour, dans les années 50, cette réflexion éclairante dans sa simplicité: «En 1943, sans les musulmans, le Liban n’aurait pas accédé à l’indépendance; et sans les chrétiens, il n’aurait pas conservé un régime fondé sur l’exercice des libertés». Et il citait les exemples des pays de la région passés à des régimes dictatoriaux après leur décolonisation. On peut méditer là-dessus en analysant le cours des événements et les méthodes de gouvernement depuis quelques années. Les données, aujourd’hui, sont diffé-rentes de celles de 1943; bien sûr. Les attitudes ont aussi évolué et les chrétiens sont autant attachés à l’indépen-dance que les musulmans depuis qu’ils s’y sont ralliés sur la base du fameux «pacte national» («Ni Orient, ni Occident»). Mais précisément, c’est maintenant la notion même d’indépendance qui fait problème quand le «pacte» paraît oublié et que les libertés sont mises en question. N’est-il pas temps de revenir à une vision lucide des réalités sociales et politiques d’un pays dont l’histoire est riche en enseignements?

RENE AGGIOURI.