BLOC-NOTES

UNE POIRE POUR LA SOIF

Réussir, dans la même quinzaine, la gageure d’arrêter une quarantaine de personnes accusées d’on ne sait trop quoi, d’imposer une censure préala-ble aux bulletins d’informations par satellite, de mettre en accusation les associations des Droits de l’Homme et de réformer le code du travail dans un sens qui - selon les syndicats - ramène la classe ouvrière au XIXe siècle, est une étonnante performance. Si en accumulant le maximum de bourdes dans un minimum de temps, les responsables avaient voulu établir un record olympique, c’est un succès incontestable. Si, par contre, ils pensaient faire acte de gouvernement, c’est un plouf lamentable. Un coup d’épée dans l’eau - une eau polluée - qui n’a eu pour tout résultat que d’éclabousser la réputation du Liban au regard de l’étranger. Il faut dire que les manipulateurs de service n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère et, ce faisant, se sont fourvoyés dans des sentiers apparemment interdits. Ce qui explique le rideau de silence qui est brus-quement tombé sur l’affaire des arrestations. A un moment donné, quelqu’un, quelque part, a dit STOP et comme par enchante-ment, chacun a freiné en douce. Sauf M. Murr. Il est inutile de signaler que M. Michel Murr ne carbure pas à l’enchantement. En outre, il ne semble pas avoir de freins et l’expression “en douce” échappe un peu à son entendement. A peine rentré de Tunis, où s’était tenu le congrès des ministres arabes de l’Intérieur, voilà que notre inamovible vice-président du Conseil fulmine: “Nous avons reçu 200 dépêches d’associations des Droits de l’Homme d’Allemagne, de France, de Grande-Bretagne, des Etats-Unis”... Fran-chement intolérable, scandaleux! D’autant plus scandaleux que les homologues arabes de M. Murr en sont scandalisés. Ils en ont plus que par-dessus la tête des droits de l’homme. Méchants garçons ces types des Droits de l’homme et plutôt assez mal élevés pour aller fourrer leur nez dans tout ce qui ne les regarde pas. Surtout quand “ce ou ceux qui ne les regardent pas” remplissent les prisons de messieurs les congressistes de Tunis, dans des conditions qu’on peut difficilement qualifier de “chouchoutage”. Michel Murr, lui non plus, ne l’entend pas de cette oreille. Et, afin de parfaire l’œuvre de salut public à laquelle il s’est voué corps et âme - voix grinçante et sirènes mugis-santes en prime - le voilà qui passe à l’action: “J’ai demandé le dossier des associations des Droits de l’Homme après être rentré au Liban...” Pourquoi faire, monsieur le vice-Premier ministre? Pour, explique-t-il, préciser à l’opinion que “l’ennemi israélien tente de saper la sécurité intérieure en exploitant certaines divergences politiques et en recrutant certains faibles qui collaborent avec lui et exécutent ses plans, en se cachant derrière les revendications sociales, économiques et politiques”. Bravo, très cher monsieur Murr! En associant ainsi Israël et Droits de l’Homme, vous avez réussi là où, de Ben Gourion à Netanyahu, travaillistes et Likoud ont échoué, malgré un demi-siècle de propa-gande intensive. Après tant de brillantes réalisations, serait-il vain de rappeler aux responsables libanais - qui se croient tout permis parce qu’ils ont l’appui des décideurs - que rien n’est éternel? Que Gengis Khan s’en est allé avec Tamerlan, que l’empire romain s’est effondré, que l’empire ottoman s’est écroulé à son tour, que le mur de Berlin est tombé entraînant dans sa chute l’empire de Staline et que ceux qui, il n’y a pas si longtemps, décidaient de notre sort en maîtres absolus, sont actuellement soit en prison soit en exil? Ces méchantes gens des Droits de l’homme que nos gouvernants - ou certains d’entre eux - tentent de discréditer aujour-d’hui, par tous les moyens, ils en auront besoin un jour, quand à leur tour, ils se retrouveront au creux de la vague. “Il est peu de distance de la roche Tarpéienne (A Rome, rocher d’où l’on précipitait les criminels) au Capitol (siège du pouvoir à Rome)”, disait Mirabeau. Quant à l’adage populaire ne conseille-t-il pas, plus modestement, de garder une poire pour la soif. Au cas où...

ALINE LAHOUD.