LES EVENEMENTS DE LA SEMAINE

Quelle mouche a piqué le président Nabih Berri pour partir en guerre contre la troïka et annoncer: “Elle est bien morte et enterrée”? Pourtant, il en a fait partie pendant plusieurs années et en a cueilli les fruits avec les autres pôles du Pouvoir... Le chef du Législatif a mis du temps pour réaliser “qu’il est préférable de coopérer dans le cadre des instituions” et constater qu’une telle formule hybride a perturbé la vie politico-parlementaire chez nous...

LA “TROÏKA” EST-ELLE BIEN MORTE ET ENTERRÉE?

Au cours de l’iftar, lundi soir de Dar el-Fatwa, qui a été offert en spectacle aux télespectateurs, les trois présidents (Hraoui, Berri et Hariri) voisins de table - on a pu le constater - ne se sont presque pas adressé la parole... Ceci a confirmé la tension latente marquant, ces derniers temps, les rapports entre les pôles de la “troïka”. Le chef du Législatif, pour on ne sait quel motif, s’est dressé subitement sur ces ergots dès le début de l’an nouveau et, dénonçant la “formule de la troïka”, a annoncé que cette dernière avait été bel et bien enterrée! Le lendemain de l’iftar offert par le mufti de la République, le président Nabih Berri est revenu à la charge en réaffirmant “l’inefficacité” de la troïka, pour la raison “qu’elle repose sur la coopération entre les personnes et non entre les institutions”. M. Berri a mis du temps pour s’apercevoir d’une telle anomalie dénoncée depuis plus de quatre ans. Maintenant qu’il a cueilli les fruits de cette formule jugée inopérante, le chef du Législatif peut se permettre de s’en laver les mains. Pourtant, la “troïka” a perturbé la vie politico-parlementaire chez nous, au point de bloquer le processus de la réconciliation nationale et, aussi, de paralyser plus d’une institution constitutionnelle, l’Assemblée nationale en tête, et étatique, ce qui a fait avorter tant de réformes, surtout au plan administratif... Est-il besoin de rappeler de quelle manière il a été procédé à la dernière réorganisation - on devrait dire plutôt “désorganisation” - des services de l’Etat, les fonctionnaires ayant été nommés ou licenciés (beaucoup de ces derniers ayant réintégré leurs postes en vertu d’un arrêt du Conseil d’Etat), sans prendre l’avis de l’organisme qualifié, en l’occurrence le Conseil de la fonction publique. Cela dit, pourquoi le président Berri a-t-il changé d’attitude et qu’est-ce qui l’a incité à partir en guerre contre la “troïka”, rapidement soutenu par le ministre de la Défense? Les réformes constitutionnelles préconisées par le chef de l’Etat en sont, probablement, la cause. M. Berri s’en est formalisé pour une double raison : d’abord, parce que le président Hraoui a soulevé cette affaire sans lui en ouvrir question, ni le consulter au préalable. Ensuite, il a eu des doutes quant à l’intention de Baabda de rogner ses ongles en ramenant la durée de son mandat de quatre à deux ans... Il n’est pas impossible que les prochains mouvements diplomatique et administratif aient constitué un autre sujet de brouille au sein de la troïka, après la promotion des huit officiers de l’Armée, celle-ci ayant fait couler beaucoup d’encre et de... salive! Le chef du gouvernement, lui, il l’a confié au nouveau conseil de l’ordre de la Presse qui lui a rendu visite mardi - feint de prendre ses distances ou de se désintéresser “de tous les sujets dont l’évocation risque de provoquer une scission dans le front intérieur... ce qui entraverait la reconstruction et l’édification de l’Etat”...

Au terme de deux journées de délibérations à Damas, les délégations libanaise et syrienne ont mis au point et parafé un certain nombre d’accords destinés à réglementer les relations économiques entre les deux pays. Cependant, le problème des échanges des produits de la terre, notamment, demeure en suspens et rien n’a transpiré des moyens à mettre en œuvre pour équilibrer la balance commerciale largement déficitaire pour le Liban.

LIBAN-SYRIE: COMMENT éQUILIBRER LA BALANCE COMMERCIALE?

On peut lire, ailleurs, dans cette livraison, un compte-rendu de la réunion libano-syrienne du dernier week-end ayant tenu ses assises a Damas, sous la présidence des deux chefs de gouvernement. Nous nous en tiendrons ici à deux points débattus par les délégations des deux pays: Primo: le large déficit de la balance commerciale aux dé-pens du Liban, découlant de l’im-mense écart relevé dans le volume des exportations, ces dernières se montant à 70 millions de dollars pour le Liban, contre 240 millions pour la Syrie. Secundo: l’échange des produits de la terre, ceux du pays voisin noyant, littéralement, notre marché, alors que les nôtres sont de loin inférieurs. Le ministre de l’Agricul-ture, membre de la délégation libanaise, a dit que “les frères syriens sont disposés à étudier cette question et sont ouverts à tout échange de vue sur ce point”. Il a ajouté: “Nous avons demandé que l’échange ne soit pas limité à deux ou trois produits agricoles, ni limité par des mesures restrictives” dont il n’a pas précisé la nature. Et de conclure: “Cette question a besoin d’un supplément d’étude, avant la signature d’un accord bipartite de nature à régir ce secteur vital”. Un autre problème a été évoqué par le ministre d’Etat pour les Affaires financières, celui relatif à la double imposition. A ce propos, il a fait état de l’éventuelle création de bureaux mixtes aux frontières, en précisant qu’il reste à choisir les emplacements adéquats pour les installer. “Il ne s’agit pas, précise-t-il pour nous rassurer, d’une invention libanaise; d’autres pays ont eu recours à ce moyen à l’effet d’encourager les échanges et les investissements”. Au préalable et en réponse à une question d’un confrère syrien, le président Hariri a répondu du tac au tac: “Il est prématuré d’envisager une unité économique entre les deux pays dont les systèmes ne concordent pas, la Syrie ayant opté pour l’éco-nomie dirigée, alors que le Liban s’en tient à l’économie de marché ou libérale”. Quoi qu’il en soit, les accords libano-syriens parafés dimanche sur les bords du Barada, ne deviendront définitifs qu’après leur approbation par le Conseil des ministres et leur ratification par l’Assemblée nationa-le... ...Ce qui constitue une garantie, à moins que le parlement soit contraint de les voter à main levée, comme ce fut le cas sous la législature de 92... Il s’agit, naturellement, de savoir si celle de 1996 est moins “coopéra-tive” et “docile”.

L’iftar offert lundi à Dar el-Fatwa par le mufti de la République, a été marqué par deux discours. Le président Hraoui a redit, pour la centième fois, peut-être, “qu’il est temps de concrétiser la réconciliation nationale”, sans préciser de quelle façon il se propose de la réaliser. Le mufti a, quant à lui, répondu au Premier Libanais qui conseille aux hommes de religion de ne pas se mêler des questions politiques: “Les instances religieuses ont un rôle national à jouer et n’ont nullement l’intention de se substituer aux politiciens.”

EN MARGE DES DISCOURS DE DAR EL-FATWA

Le chef de l’Etat avait conseillé, dernièrement, aux hommes de religion de ne pas s’immiser dans les affaires politiques. Le mufti de la République a répondu au président de la République dans le discours qu’il a prononcé, lundi soir, au cours de l’iftar de Dar el-Fatwa. “Nous ne voulons pas, a dit cheikh Mohamed Kabbani, prendre la place des hommes politiques; tel n’est pas notre rôle. Il n’est pas permis et nous n’admettons pas que les communautés se transforment en entités politiques face à l’Etat ou que nous partagions avec lui l’allégeance des citoyens, car ceci pousse les communautés à affronter l’Etat et affaiblit la paix civile”. Et le mufti d’enchaîner: “Mais cela ne signifie pas que nous devons rester éloignés de ce qui se passe dans le pays. Nous avons à jouer un rôle national, celui de la soupape de sécurité, comme cela a toujours été le cas à travers la longue Histoire... Les instances spirituelles ont conscience de ce rôle et de cet état de choses... Le pays ne peut être gouverné que par la logique de l’égalité, de l’entente et de la justice... Nous n’acceptons l’injustice pour personne... L’Etat se doit de bannir les barrières psychologiques qui continuent à entraver le processus de normalisation... Nous ne voulons pas supplanter l’Etat, mais désirons l’aider à éliminer ces barrières”. Ainsi a parlé le chef spirituel de la communauté sunnite qui a été chaleureusement applaudi, ses paroles étant marquées par le bon sens, la logique et, surtout, par un souffle patriotique. Dans sa réponse, le président Hraoui a dit, en substance: “Nous devons approfondir notre unité nationale pour faire face aux défis, c’est pourquoi, au lieu d’appeler à la réconciliation, j’invite les citoyens à la pratiquer, effectivement, pour pouvoir édifier l’avenir... Le moment est venu pour nous de savoir comment vivre en vue d’édifier un Etat moderne dans lequel tous les Libanais se sentiraient forts, à l’ombre de la loi”... Mais le président de la République n’explique pas de quelle manière il envisage de sceller la réconciliation et l’unité nationales! Nous ne cessons ici de soutenir que le meilleur moyen d’y parvenir consiste à mettre sur pied un Cabinet d’union ou de salut public, seul capable de ramener dans le giron de l’Etat les fractions frappées d’exclusion depuis tant d’années! Il faudrait commencer par permettre le retour des hommes politique expatriés, qui ont été contraints à prendre le chemin de l’exil (forcé au volontaire) et les mettre en état d’exercer leurs droits politiques et civiques à l’instar de tous les citoyens... Sans cela, on aura beau parler de la réconciliation nationale - et le président Hraoui engage à la pratiquer - celle-ci sera aussi inaccessible qu’un mirage dans le désert... Il ne sera pas possible “de distinguer le fil blanc du nationalisme, du fil noir du confessionnalisme” comme le souhaite le chef de l’Etat et l’intégration nationale restera un mot vide de sens dont on continuera à se gargariser!

ECHOS ET REFLEXIONS

GOUVERNER C’EST PRÉVOIR

A cause de l’imprévoyance des Pouvoirs publics, le cas des cultivateurs de la Békaa se pose aux propriétaires des carrières d’Abou-Mizane au caza du Metn. Les premiers ont mis fin, il y a plusieurs années, aux cultures prohibées, après avoir reçu la promesse formelle que des cultures de rechange leur permettraient de vivre décemment. Mais ils attendent, vainement, jusqu’ici la concrétisation de cette promesse. Les propriétaires des carrières du Metn sont confrontés au même problème. En effet, décision a été prise par le gouvernement de mettre fin à leurs activités parce que jugées, à juste raison, d’ailleurs, préjudiciables aux habitants et à l’environnement. Or, cette mesure prive des milliers de personnes de leur gagne-pain. Aussi, celles-ci n’ont-elles pas tardé à manifester leur colère, en organisant dimanche dernier des marches de protestation et des sit-in sur les routes et les places publiques du caza, que les forces de l’ordre ont eu du mal à contenir. Fait à signaler: les propriétaires des carrières qui sont investi des millions de livres, demandent simplement qu’on leur indique un endroit où ils pourraient s’établir. On les avait autorisés à s’installer, d’abord, à Sahel Alma; puis, à Abou-Mizane d’où ils viennent d’être expulsés... Le Pouvoir, lui, est catégorique: pas de reprise du travail dans les carrières. Et la solution? «Elle réside dans le plan directeur en cours d’élaboration», répond un responsable. Quand ce plan sera-t-il mis au point? Mystère... N’aurait-il pas été préférable de trouver, au préalable, la solution adéquate, avant de réduire au chômage, les «carriéristes» du Metn et les cultivateurs de la Békaa?

Edouard BASSIL.