LIVRE : Culture

A quoi sert d’exercer le pouvoir, sans jamais obtenir la reconnaissance ? Pratique-t-on le pouvoir par ambition ou par simple conviction ?

Une chose est sûre : lorsqu’on goûte à ses joies, il faut être prêt à en subir les conséquences. Et Alain Juppé les payent amèrement. L’antipathie, voire la haine que lui voue volontiers une partie du peuple français, fait de lui un incompris en pleine situation de crise.

Le Premier ministre se sent le besoin de s’expliquer sur la manière dont il dirige et mène la politique du pays. Peut-être – il aime à le croire – était-il au mauvais endroit, au mauvais moment. L’ancien “ premier de la classe ” a toujours les mêmes rêves d’enfant... Mais, réussir et être aimé sont d’ordinaire incompatibles, Monsieur le Premier ministre ! De cette période de sa vie, il a gardé le côté cartésien : “ J’aime le pouvoir... : le pouvoir effectif de résoudre un problème. ”

Le strass et les paillettes, très peu pour lui. D’ailleurs, cherche-t-il réellement à être une star appréciée des Français ? Les journalistes m’assassinent dans leurs colonnes ? Je me tue au travail. Telle semble être l’équation retenue. Il a toujours été un incompris des médias ou plutôt un mal aimé, car il serait insultant de prétendre que la presse française n’eut pas cerné sa personnalité.

Alain Juppé se questionne sur ce qui a bien pu changer chez les Français depuis son passage au statut de Premier ministre ! C’est justement le fait qu’il soit chef du Gouvernement – cette étape l’a probablement changé aussi –, la France n’aime pas ses élites. Est-il vraiment fait pour la politique ? Est-ce un incident de parcours ? Ou n’affectionne-t-il pas simplement (comme il le dit lui-même) les “ magouilles ” ? Ces facilités auxquelles on cède aisément dans les ‘hautes sphères’... La réponse est une certitude : oui cet homme est fait pour la politique, mais s’il persiste à ne pas arrondir les angles, sa fonction risque d’avoir des allures de chemins de croix.

Enfin, un homme public ne doit-il pas essuyer des échecs ? Lui, ce petit provincial parti à la conquête de la capitale, fort de ses idéaux. Il a réalisé sa “ Légende Personnelle ” pour reprendre une expression chère à Paulo Coelho dans “ L’Alchimiste ”.

L’ouvrage débute sur un nouveau précepte politique : “ La politique est, par définition, un lieu de passion. Donc, d’enthousiasme et de souffrance. ” Parfois, étrangement fataliste : “ L’enthousiasme je l’ai, la souffrance, je l’accepte. ”

Un Juppé à visage humain donc qui, malgré quelques clichés victimisants, possède l’art de la formule : “ En politique, on ne doit pas perdre de vue le calendrier électoral et le temps des réformes ne coïncide pas forcément avec les dates des scrutins. ” A bon entendeur...

Pas forcément rancunier, mais jouissant d’une bonne mémoire et n’hésitant pas à régler ses comptes avec ses “ amis ” de la majorité.

Qu’y apprend-on d’autre ? Que la monnaie unique est la seule solution viable pour la France. Que la sécurité est le fer de lance du Premier ministre. Qu’Alain Juppé est un homme de principes. Principes que les Français ne semblent pas encore prêts à admettre. Que notre homme n’a pas le temps de respirer, mais ça, on le savait...

Il abhorre les “ brèves de comptoir ”, ce côté populaire et franchouillard, qui le lui rend bien. Il refuse les recommandations des conseillers en communication qui lui proposent de soigner son image, de se rendre plus aimable... Cet homme est têtu. Il veut être aimé pour ce qu’il fait, pas pour ce qu’il est. Est-ce bien raisonnable ? Pourquoi négliger ce côté dont nombre d’électeurs raffolent ? Cet individu pressé est souvent taxé d’arrogant, appellation qu’il réfute. Cassant, oui... Mais humain, tellement humain qu’il donne l’impression de le crier un peu (trop ?) fort. Il est obnubilé par la valeur inestimable de l’enfance. Il se dit transporté de bonheur, lorsqu’il voit sa fille Clara. Son repos du guerrier. Une personne qui se sent autant concernée par l’avenir de la jeune génération ne peut pas feindre.

Reste ce sentiment d’un être qui se justifie au fil des pages : de sa politique, de ses prises de positions, de ses choix, de sa froideur, bref, d’exister ! Entre nous, Monsieur Juppé, on ne vous en demande pas tant ! Pas une hypothèse sans ses conséquences, pas un souvenir sans ses justificatifs... Alain Juppé est – ou se sent – tellement persécuté qu’il en arrive à devoir tout clarifier. Un homme de transparence en somme. Cet excès de limpidité lui a valu le fiel de la presse de gauche et un tollé encore plus patent qu’auparavant. Il accepte sa part de responsabilités, mais demande qu’on lui laisse le temps à défaut de l’épargner... Blessé, il l’est. Par les attaques incessantes des médias. L’absence de faits importants, pendant une certaine période, a focalisé l’attention des journalistes parisiens sur leur tête de Turc de Matignon.

La langue de bois, chère aux politiques, semble, par moments, mise de côté à travers cette chronique d’une vie de Premier ministre. Plus que tout, Alain Juppé se veut, sinon convaincant, du moins sincère. Dans certains passages, il parvient à joindre les deux...

 Saër KARAM.