LA TRIBUNE

UN PRIVILÈGE MENACÉ

C’est par le biais de la Commission de coordination libano-syrienne, réunie à Damas, que nous retrouvons le drama-tique problème de l’eau sur lequel nous avions attiré l’attention, ici-même, il y a plus d’un an, à propos des priorités du program-me de développement de M. Hariri. L’eau en paraissait absente. Il y avait eu déjà une répartition des eaux de l’Oronte entre le Liban et la Syrie qui attribuait au Liban 80 millions de mètres cubes par an. A l’époque, on n’avait pas tari d’éloges à l’adresse de la Syrie-sœur pour sa générosité. Aujour-d’hui, les experts syriens nous font constater que nous puisons près des sources de l’Oronte, par puits artésiens, plus que ce qu’ils nous concé-daient. Les choses étant ce qu’elles sont entre les deux pays, cette petite dispute d’experts devait se résoudre fraternellement. Et c’est bien ce qui est arrivé. Mais il n’en sera pas toujours ainsi pour d’autres cours d’eau et avec d’autres voisins moins fraternels. Dans cette perspective, n’est-il pas temps de donner la priorité à la mise en valeur de toutes nos ressources hydrauliques avant qu’on ne nous accuse de les gaspiller, alors que d’autres pays de la région manquent d’eau? Voilà plus de cinquante ans que la question est posée sans recevoir que des réponses par intermittence avec des projets sans suite. Le conflit sur l’eau n’est pas encore ouvertement à l’ordre du jour entre le Liban et Israël en raison de l’état de guerre; mais il est implicitement présent à la faveur de l’occupation du Sud, de la Békaa et du cours du Litani. En attendant, plusieurs régions du Liban même souffrent de pénuries faute de travaux d’adduction.

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L’eau, c’est la vie. La guerre israélo-arabe de 1967 avait été précédée par les tentatives syro-jordano-libanaises de travaux sur les cours d’eau issus des contreforts de l’Hermon. Depuis 1967, Israël a placé sous contrôle militaire les eaux en Cisjordanie, interdisant aux Palestiniens de creuser des puits artésiens. Aujourd’hui, les colons disposent de 90% des sources et M. Netanyahu leur promet encore des piscines pour s’ébattre, tandis que les Palestiniens ont à peine de quoi satisfaire leurs besoins élémentaires. Plus au Nord, rien ne va plus entre l’Irak, la Syrie, d’une part et, d’autre part, la Turquie qui multiplie les barrages sur l’Euphrate sans tenir compte des besoins et des droits de ses deux voisins. En 1991, la conférence de Madrid, qui avait posé les fondements du processus de paix israélo-arabe, avait mis en place, parmi d’autres, une conférence multilatérale sur l’eau à laquelle ni le Liban, ni la Syrie ne participent. Par contre, ils ont été présents à la conférence euro-méditerranéenne de Barcelone en novembre 1995 dont la déclaration finale met l’accent sur le caractère prioritaire du problème de l’eau. Ce problème a fait l’objet du suivi de cette dernière conférence au cours d’une réunion, à Marseille, il y a de cela environ trois mois. Ici, personne ne prend la peine de répercuter ces travaux. Et il nous faut recourir au journal «Le Monde» qui, dans son édition du 12 décembre 96, révélait «l’ampleur du défi» exprimé par ces quelques chiffres: Le volume d’eau disponible par habitant au Maghreb et au Proche-Orient, aura dimi-nué de 80% en l’espace d’une vie d’homme, passant de 3400 mètres cubes en 1960 à 1250m3 aujourd’hui et 650 mètres cubes en 2025. «Soit nettement en dessous du seuil d’alerte fixé par la Banque mondiale à 2000 mètres cubes.» «Les pays arabes, ajoute le journal, qui représentent 5% de la population mondiale, ne disposent que de 1% des ressources en eau de la planète et 9 d’entre eux consomment plus de la totalité de leurs stocks renouvelables.» «Dans trente ans, seul le Liban aura assez d’eau pour ses besoins», précise «Le Monde», qui ne dit pas pour combien de temps, alors que se poursuivent le déboise-ment sauvage, l’érosion, l’épuisement des nappes phréatiques... ... Mais pour l’instant, nous sommes théoriquement privilégiés. Terrible et dangereux privilège. Du seul fait de cette richesse, le Liban est un objet de convoitise. S’il ne se hâte pas de donner la priorité à un plan d’utilisation rationnelle de toutes ses ressources en eau, comment pourra-t-il résister à ceux qui viendront lui signifier leurs besoins, alors que nous nous livrons à un gaspillage de nos richesses avec la plus totale inconscience? Invoquer le droit de propriété et le droit international? On voit tous les jours ce qu’il en advient en Palestine, au Golan, sur l’Hermon, au Liban-Sud. C’est la loi du plus fort.

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Les chiffres dont nous venons de faire état parlent d’eux-mêmes. Et nos hydrauliciens et autres spécialistes, car nous n’en manquons pas, les connaissent. Le sujet n’est pas nouveau. Qu’on se souvienne du fameux plan Johnston dans les années 50 sous patronage américain concernant toutes les eaux de la région. C’est dire l’étendue de nos inconséquences. L’alerte avait été donnée par Ibrahim Abdel-Al dès les années 40 et par Albert Naccache et Maurice Gemayel lorsqu’en 1952, ils ont lancé leur idée de «planification intégrale des eaux du Liban». De ces campagnes étaient nés l’Office du Litani et le Plan Vert. Depuis, tout est en panne. Il y a plus d’un an, le ministère des Ressources hydrauliques révélait qu’il ne disposait pas de budget nécessaire à la réhabilitation du réseau d’eau potable de Beyrouth. Une goutte d’eau, si l’on ose dire, par rapport à l’ensemble du problème. L’eau est toujours rationnée à Beyrouth et l’on voit souvent dans les rues l’eau se répandre d’un tuyau crevé. Plusieurs centres d’estivage de la montagne souffrent d’une pénurie d’eau chronique, alors que des fortunes y sont investies dans l’immobilier. Enfin, que de sources polluées! Et pourtant, l’Etat ne lésine pas sur les crédits consacrés à des projets somptuaires et spectaculaires et à des plans de développement urbain pour lesquels l’eau se révèlera prioritaire quand il sera trop tard. Combien futiles apparaissent, par comparaison, les querelles qui secouent périodiquement le microcosme politicien. Encore une fois, l’eau c’est la vie. Et dans ce pays qui a encore la chance (pour trente ans?) de posséder une réserve suffisante mais mal gérée, l’incurie des pouvoirs publics, si elle devait persister, ne serait pas seulement de l’inconscience mais proprement criminelle.

RENE AGGIOURI.