BLOC-NOTES
REQUIEM POUR UNE TROÏKA
Dieu sait si dans l’Histoire de ce pays, il y a eu des anomalies et ce, depuis nos lointains aïeux phéniciens jusqu’aux non moins lointains gouvernants actuels. Chaque époque a eu sa période de discordances, d’égarements, d’aberrations, de bouleversements, de monstruosités. Mais jamais aucun régime avant Taëf n’avait réussi à cumuler autant de dérèglements et d’absurdités. En fait, depuis Taëf, nos dérapages ont débordé l’insolite, accrédité l’anomalie, banalisé l’inconcevable. La démocratie selon Taëf, on sait hélas! ce que c’est. C’est une sorte de charabia constitutionnel, conçu par des pays arabes qui ne savent pas ce que démocratie veut dire, imposé aux députés par une administration américaine qui a toujours pensé qu’à part Israël, nul n’en est digne au Moyen-Orient, accepté finalement par un parlement libanais à la dérive, pris en otage, soumis au chantage et pratiquement moribond. Ainsi naquit le monstre. Et le monstre c’est - sauf votre respect - la “Troïka”. Ainsi, le nom bien honnête d’un brave attelage russe a-t-il été transformé, par les pratiques inavouables de nos dirigeants, en véritable insulte. Aujourd’hui, troïka pour le reste des Libanais signifie un non-pouvoir tricéphale, dont la tâche principale semble être de paralyser les institutions de l’Etat, en se livrant entre eux une guerre d’arrière-garde dans un mouchoir de poche. Car c’est là tout l’espace vital qu’on veut bien leur concéder. L’idée générale est que, contrairement à la vraie troïka dont les trois chevaux avancent ensemble et d’un même pas, les chevaux de notre caricature à nous doivent ruer dans les brancards et tirer chacun de son côté, quittes à renverser la voiture sur ses occupants (c’est-à-dire nous). Autrement, comment justifier la présence d’un tuteur, le besoin permanent d’un médiateur, le recours incessant à un protecteur, la soumission inconditionnelle à un décideur? Il faut dire que nos troïkistes s’acquittent fort bien de la tâche qui leur est assignée. Quand Hraoui et Berri sont d’accord, Hariri s’en va bouder à Koreytem et n’en sort qu’après l’intervention (sollicitée ?) du parrain syrien. Quand Hariri fait copain avec Hraoui, Berri perd le nord (après l’avoir fait du Sud), s’installe sur son strapontin de Aïn-el-Tiné et ressort, avec bonheur, un vocabulaire bien mieux adapté au langage d’un chef de milice qu’à celui d’un législateur. C’est alors un véritable déluge d’accusations de fraudes, détournements et malversations en tout genre, oubliant dans la foulée, que son coup de gueule n’est pas suffisant à lui refaire une virginité. En outre, quand Berri clame, à qui veut bien l’entendre, que la troïka est morte et nous convie aux funérailles, comment l’entend-il? Suffit-il qu’il envoie des faire-part et publie une nécrologie pour que nous nous précipitions aux condoléances? De plus, avant de pousser des cris de Sioux sur le sentier de la guerre, s’est-il assuré des “souhaits” de la grande sœur? Les choses étant ce qu’elles sont, à quoi sert cette gesticulation à laquelle plus personne ne croit et qui est, non seulement, inutile mais parfaitement ridicule? Bien sûr, on peut toujours bluffer. Mais bluffer est un art qui demande à la fois finesse, doigté et intelligence. Il faut savoir comment bluffer, qui bluffer, quand bluffer et jusqu’où ne pas aller trop loin. Et c’est se conduire comme un éléphant dans un magasin de porcelaine que d’imaginer pouvoir bluffer tout le monde, tout le temps et avoir quelques chances d’être pris au sérieux. Et à propos de sérieux, on dit que le Premier ministre propose de remplacer la troïka par un triumvirat qui se réunirait obligatoirement une fois par semaine pour décider de tout, en dernier ressort. Une sorte de guide suprême dans le style inventé par le défunt Imam Khomeiny. Pourquoi pas, après tout. Ainsi, chacun apparaîtra dans sa vérité toute nue: les ministres en plantons de service, les députés en faux témoins et l’appareil de l’Etat en machine à sous.
ALINE LAHOUD.