POINT DE VUE
QUALIFIANT LA TROÏKA D’ANTI-DÉMOCRATIQUE
SALIM HOSS:
“IL FAUT RÉTABLIR L’ÉTAT DES INSTITUTIONS ET RENFORCER LE CONTRÔLE DE L’EXÉCUTIF”
Ancien chef du gouvernement, député réélu de Beyrouth, le président Salim Hoss est connu pour sa pondération et son objectivité. Son analyse de la conjoncture et des événements est toujours marquée par le réalisme et le bon sens. Bien qu’étant dans l’opposition, il ne manque pas de vanter l’action du Pouvoir quand cette dernière s’avère bonne, autant qu’il la critique lorsqu’il la juge mauvaise. Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, il expose son point de vue sur l’actualité.
Au moment où nous l’avons rencontré, l’accord palestino-israélien sur Hébron venait d’être signé. Qu’en pense-t-il et comment envisage-t-il les relations entre le gouvernement de Tel-Aviv et l’Autorité palestinienne?
L’ACCORD SUR HÉBRON
“La signature de cet accord, dit-il, ne signifie pas, nécessairement, un changement stratégique dans l’idéologie de Benjamin Netanyahu. En fait, c’est la conséquence de pressions américano-arabo-internationales exercées sur les parties antagonistes. “Il y a lieu de craindre que Hébron devienne le neuvième ilôt du régime d’autonomie, les quatre-cents colons établis dans la ville constituant un baril de poudre pouvant exploser à tout moment. Il peut même exploser dans la zone de Cisjordanie représentant trois pour cent des territoires placés sous la souveraineté palestinienne”. Le président Hoss pense que “Arafat et Netanyahu ont été forcés de faire des concessions, étant entendu que la cité reste à 20% sous contrôle israélien, pour soi-disant assurer la sécurité des colons. “Puis, la lettre adressée par Warren Christopher aux deux parties, laisse à l’Etat hébreu toute latitude de se maintenir dans les zones de son choix. De ce fait, la Cisjordanie demeure morcelée et sous l’hégémonie israélienne.” M. Hoss estime, d’autre part, que “l’accord sur Hébron a réhabilité Netanyahu auprès de l’Administration américaine, parce qu’il a pu ainsi dissiper la fâcheuse impression collée à sa personne depuis son accession au pouvoir. “Mais l’arrangement auquel sont parvenus les Israéliens et les Palestiniens, observe notre interlocuteur, peut détourner l’attention des autres volets du processus de paix et, partant, faire pression sur le Liban et la Syrie. Nul ne peut prédire ce qui va se passer dans la région proche-orientale”.
LA TROÏKA, ANTI-CONSTITUTIONNELLE
A propos de la polémique ayant opposé les chefs de l’Etat et du Législatif, le président Hoss émet ces réflexions: “J’ai, dès le début, dénoncé la troïka que je considère comme un phénomène anti-constitutionnel et anti-démocratique, parce que cette formule ramène les institutions étatiques aux trois présidences et perturbe la vie politique dans le pays, pour la simple raison qu’elle transgresse le principe de la séparation des pouvoirs. “Puis, le fait pour les présidents de parler au nom de leurs communautés respectives suscite des clivages, surtout quand un conflit de quelque nature que ce soit, les oppose, comme c’est le cas maintenant. “Il est heureux que le président Nabih Berri ait annoncé la mort et l’enterrement de la troïka, mais il faut craindre que ce soit un nouvel épisode des différends ayant mis aux prises les responsables au cours des dernières années. En effet, ils sont tombés en désaccord maintes fois; puis, se sont réconciliés. Rien donc n’empêche qu’ils fassent de nouveau la paix aux dépens des institutions”. M. Hoss pense que “la fin de la troïka est nécessaire, sans que cela n’entraîne une rupture entre les trois présidents, ce qui se répercuterait sur les institutions. Il faut appliquer la Constitution d’une manière rigoureuse, pour consacrer la séparation des pouvoirs, en ce sens que l’Exécutif et le Législatif doivent continuer à coopérer. “Cela suppose le rétablissement du contrôle sur ces institutions qui a été paralysé au cours des dernières années, à savoir: le Conseil de la fonction publique, la Cour des comptes, l’organisme central d’inspection, le Conseil genéral de discipline. “Il importe de réactiver l’état des institutions et de protéger en le renforçant, le rôle du Conseil constitutionnel, d’autant que ce dernier est appelé à statuer sur les demandes d’invalidation du mandat d’un certain nombre de députés. Cet organisme a, je n’en doute pas, conscience de l’importance de la mission dont il s’acquitte”.
L’AIDE DES “AMIS DU LIBAN” À QUEL PRIX?
En ce qui concerne le forum des “amis du Liban” tenu dernièrement à Washington, l’ancien chef du gouvernement rappelle qu’il l’a accueilli favorablement et a soutenu le gouvernement libanais. “Cependant, enchaîne-t-il, nous nous interrogeons sur le prix politique que le Liban serait amené à payer en contrepartie de l’aide extérieure. Les responsables assurent qu’aucun prix n’est exigé; nous ne demandons qu’à les croire, car ce prix n’apparaîtra que bien plus tard. “Le forum de Washington a constitué une manifestation politique très réussie, car il sert l’intérêt de notre pays. Quant à ses acquis financiers, ils ne seront connus qu’après la fin des pourparlers que le gouvernement doit engager avec les Etats donateurs et avec toute entreprise ou institution désireuse d’octroyer une assistance. Il s’agit, à présent, de s’entendre sur la nature, le volume de cette assistance et les conditions conformément auxquelles elle sera accordée, sous forme de prêts à taux réduit ou commercial ou de subventions. Ce point n’est pas encore clair et doit être élucidé.”
RESPECTONS LA PROCÉDURE LÉGALE
A propos du mitraillage du minibus syrien à Tabarja et de l’explosion de Damas, le président Hoss y détecte les empreintes israéliennes. “Preuve en est, poursuit-il, les déclarations faites par Uri Lubrani, coordonnateur israélien, qui a mis en garde les responsables libanais contre les râfles opérées et ce, afin de protéger ses agents”. Cependant, il estime que des erreurs et des abus ont été commis quant à la manière dont les arrestations ont été opérées, ainsi que l’a reconnu explicitement le chef de l’Etat. “Aussi, ne peut-on qu’insister pour que les instances judiciaires et sécuritaires se conforment à la procédure légale et respectent les droits de l’homme dans toutes leurs investigations et gardes à vue”.
RENCONTRE AVEC BACHAR ASSAD
De sa rencontre, suivie d’un iftar, avec le Dr Bachar Assad, M. Hoss précise que l’échange de vues avait porté sur les questions d’intérêt commun aux deux pays, d’ordre local et régional. “Les relations entre le Liban et la Syrie, soutient-il, ne se limitent pas à des stations déterminées, telle celle ayant permis, dernièrement, la signature d’une série d’accords bipartites destinés à régulariser les rapports économiques entre Beyrouth et Damas.” En réponse à notre interrogation, le président Hoss a dit qu’il n’avait pas rencontré, cette fois, le président Hafez Assad, mais s’était rassuré sur son état de santé après l’opération chirurgicale qu’il avait subie récemment. En ce qui a trait à la situation au Liban-Sud et aux menaces israéliennes, il déclare: “L’Etat hébreu nous a habitués à de telles accusations et à l’escalade sur le terrain. Il y a lieu de craindre une éventuelle agression de notre voisin du Sud, bien que les responsables libanais n’y croient pas, du moins dans un avenir prévisible. “Toujours est-il, conclut le président Hoss, qu’il faut faire face à toutes les éventualités, étant donné la duplicité et les visées d’Israël hostiles aux Arabes en général et, au Liban, en particulier.”
(Propos recueillis par JOSEPH MELKANE)