BLOC-NOTES
LE RADEAU DE LA MÉDUSE
La succession a été ouverte avant que la défunte n’ait rendu l’âme. Et d’ailleurs, à qui une troïka, plus que bâtarde, pourrait-elle bien rendre l’âme? Entre une classe gouvernante qui a fini par sombrer dans un crétinisme intégral et une opposition qui se complaît à mariner dans un affligeant misérabilisme, il n’y a même plus place à l’imagination. Faute donc de pouvoir inventer, on s’est rabattu sur les vieilles formules, telles que “c’est avec du vieux qu’on fait du neuf”. Et fatalité oblige, c’est donc un fils du sérail qui fait surface sur cette mare au diable qu’est devenu le Liban. Un ex-HK, requinqué, déterminé et certainement plus malin que ses congénères. Prétendre que personne n’avait fait son compte est faux. Prétendre que son passé de milicien le disqualifie pour occuper la plus haute charge de l’Etat est archifaux. Chacun sait que dans ce pays rien ne disqualifie personne. Mais Elie Hobeika avait adopté un profil bas au point qu’il passait presque inaperçu. Etait-ce pour mieux te manger, mon enfant? Quoi qu’il en soit, notre ministre des Ressources électriques et hydrauliques a oublié d’être bête. Se posant d’emblée en prétendant au trône de Baabda et au leadership de l’ensemble des chrétiens du pays (voire même du Moyen-Orient), il a su trouver les mots qui touchent la sensibilité profonde du citoyen moyen. Il n’a pas mis de gants pour proclamer haut et fort que non seulement la troïka était morte, mais que Taëf aussi avait vécu. Un Taëf qui, selon lui - et selon la majorité écrasante des Libanais - n’a jamais été qu’une solution sécuritaire, née d’un compromis ponctuel et non le projet d’une Constitution durable. Et comme si le coup de gueule (bravo!) de Hobeika avait fait sortir les loups du bois, voilà que le ministre Dalloul se pointe à son tour pour se poser - discrètement, il est vrai - en successeur de Nabih Berri au perchoir de la Place de l’Etoile. Décidément, on aura tout vu dans cette véritable Cour des Miracles qu’est la IIème république, à part, jusqu’à présent, un éventuel successeur crédible à Rafic Hariri. Salim Hoss a bien passé tout un après-midi à Damas avec Bachar Assad, mais ce n’est pas assez convaincant. Les Libanais qui ne sont pas amnésiques, ont eu Salim Hoss comme chef de gouvernement à plusieurs reprises et chaque fois, cet homme qui possède de grandes qualités, entre autres une honnêteté foncière, s’est retrouvé, par son immobilisme presque pathologique, enfermé dans une impasse et les Libanais avec lui. A part que c’est trop cher payer même l’intégrité morale, rien ne dit qu’il ait été sélectionné par la grande sœur. Bien sûr, les voies du parrain syrien, comme ceux de la Providence, sont impénétrables, mais on peut aller jusqu’à supposer que Hobeika n’aurait pas sorti sa grosse artillerie et Dalloul sa quincaillerie sans le feu vert de Damas, ce qui n’est pas le cas de Hoss. Est-ce à dire que seul cheikh Rafic est appelé à se succéder à lui-même et ce, dans tous les siècles des siècles, amen? Peut-être pas dans tous les siècles, mais probablement dans la conjoncture actuelle. Il faut dire que l’homme, malgré ses innombrables lacunes, son style de PDG majoritaire à la tête du gouvernement, sa façon cavalière de traiter la loi, sa surdité par rapport aux problèmes sociaux et la folie taxatrice de son ministre des Finances, reste le plus crédible tant sur le plan local que pour servir d’interlocuteur et de partenaire sur les plans islamo-chrétien, libano-syrien, arabe et international. Mais à quoi bon tirer des plans sur la comète? Qu’une seule donnée vienne à changer sur ce terrain en perpétuelle mouvance qu’est le Moyen-Orient et tous les comptes seraient à refaire. Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est qu’après le naufrage de la troïka, deux hommes tentent de prendre place sur le radeau de la Méduse, tandis que le troisième ignore encore si le sort qu’on lui réserve est la 3ème présidence ou l’île de Robinson Crusoé.
ALINE LAHOUD.