LA CHRONIQUE

DE L’IRRESPONSABILITÉ PARTAGÉE À LA DÉRISION SUICIDAIRE

Comment dès lors ne pas comprendre la colère des Libanais, leur scepticis-me affiché et leur incré-dulité renforcée à l’égard d’une classe politique désormais incapable de sortir le Liban du cauchemar où il vit! L’heure n’est certes pas au pessimisme, ni à la nostalgie des jours heureux, mais à la refonte totale d’un système politique empêtré d’ambiguïtés, désavoué au quotidien par la grande majorité de ceux qui l’ont conçu à leur propre mesure, - alors qu’à la taille du Liban, il aurait dû être façonné. Les Libanais en ont haut le cœur de ces avatars de la der-nière heure, bien que l’époque en apporte abondamment et de toutes les espèces. Ils en ont marre surtout, «des mentors et des cassandres», toujours pres-sés de les induire en erreur. Dans ce Liban crépusculaire de fin de siècle, la remise en vigueur des vertus républicaines semble être une affaire malaisée. Puisse-t-il être au mieux de sa forme pour cette bataille de l’esprit qui exige un consensus national soigneusement élaboré à cet effet, où les bretteurs de l’opposition s’il en est encore une, devraient participer, au lieu de rester confortablement instal-lés dans leur meubles, nullement disposés à déménager, même s’il leur arrive d’être au pouvoir. Toutefois, à l’heure de vérité, leur feuille de route pour un consensus de cette envergure et leur thématique de travail autour des sujets brûlants en politique intérieure et extérieure sont-elles prêtes? Dans ce climat désenchanté que vit le Liban, où les rhéteurs de tous genres le cèdent aux harangueurs, où les irresponsa-bilités partagées le disputent aux dérisions suicidaires et que le Premier d’entre nous, avec le franc-parler qui le caractérise, décrie au quotidien, l’Etat-gestionnaire est mis en cause. N’aurait-il pas dit haut et fort, comme pour donner toute leur acuité à ses aveux, que les Libanais n’aiment pas trop les «cassandres», même quand ils croient l’être, parce que le Liban n’est pas «Troie», qu’il ne sera jamais détruit, ou abandonné aux divagations des uns et des autres, car tout demeure ouvert devant lui, toutes les espérances et les ambitions, aussi perturbées puissent-elles être! Tout cela sonne d’autant plus juste, qu’il faut lui faire confiance. Aussi faut-il avouer que les hommes d’Etat sortent parfois de ces tirades hors normes. Seuls les plus courageux ont eu le talent de susciter des critiques et des éloges à leur mesure. C’est le cas de notre actuel président.

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Le Liban a besoin aujourd’hui plus que jamais, d’hommes intègres, et il en possède. Il a surtout besoin de toute urgence, d’équilibre politique et de réformes en profondeur à toutes les échelles: il dispose de tous les moyens et atouts pour en accélérer la marche. En fait, les Libanais ont tou-jours récusé les idées creuses et inefficaces, les slogans falla-cieux d’où qu’ils viennent. Par ailleurs, on nous dira à tort ou à raison peut-être: «assez faire profession de discoureur? Quel est le pays au monde qui est en meilleure posture?» Notre réponse est simple: «Quelle a été durant ce dernier quart de siècle, en dehors de certains arrange-ments à l’arraché, la politique gouvernementale face aux prio-rités nationales, à l’égard des exclus, des sinistrés, des dépla-cés, des handicapés, des salariés, des services publics, des indus-tries en difficulté, pour ne citer que ceux-ci?» Les Libanais, faute d’un Etat régulateur, sont derechef en quête d’un équilibre à refaire de A à Z. Si le temps de l’Etat-gendarme et de l’Etat-providence est révolu, l’ère de l’Etat-nation, de l’Etat-stratège a commencé: celui qui prépare l’avenir en sauvegardant l’essen-tiel: la cohésion sociale et l’en-tente nationale. Pourront-ils toutefois, supporter les querelles menaçantes de l’étatisme et du monétarisme à la fois? Auront-ils désormais le courage d’inter-roger la réalité combien révol-tante? La raison du cœur en politi-que, il faut bien que la raison elle-même en soit consciente. Jamais la raison des Libanais et leurs cœurs ne furent mieux accordés pour discerner claire-ment leur avenir: l’Etat de droit en toute sa plénitude et sa souveraineté et l’équilibrage des forces antagonistes qui en avait naguère fait, la risée des autres nations. Paraphrasant Michel Chiha: «On a la triste impression que le Liban est un bien abandonné, tel un bien tombé en déshérence, et que les défenseurs proches et lointains feignent de l’ignorer. On se réjouit de voir le Droit triompher ailleurs; mais le con-traste n’en est que plus doulou-reux avec la débâcle du Droit dans ce haut lieu de l’esprit». C’est un signe qui ne trompe pas. Quand le Pouvoir craint d’être battu par l’opinion, il entreprend vite de rectifier le tir pour être à l’abri de tout soup-çon. Puisse le nôtre se donner la peine d’en faire autant.

«Tout comme dans la tragédie grecque, le politique, de lin clair vêtu, s’avance, un rien suffira pour le démasquer.»

(George-Bernard Shaw)

José M. LABAKI.