EDITORIAL
Par Melhem KARAM
La crise sociale existe depuis longtemps au Liban, parce que les gouvernements successifs n’ont pas attaché au problème social un intérêt à l’échelle politique. Il s’est agi en permanence d’un sentiment de pitié à l’égard des nécessiteux en nombre croissant, de la part de gouvernants s’étant habi-tués, dans leurs maisons, à s’apitoyer sur le sort des gens de condition modeste, sans plus. Les initiatives so-ciales ont été l’œuvre de particuliers, lesquels se regroupent au sein de collectivités agissant dans la mesure de leurs moyens. Pitié, prise de conscience de la misère, geste attentionné vis-à-vis de ceux qui ne peuvent gagner leur pain quotidien. En dépit de cela, certains dans notre société ont parlé, bien des fois, de la faim. Combien de fois ces paroles ont-elles eu leur écho parmi les gens au cours des derniers événements? Si bien qu’on a dit que la position libanaise inébranlable face à ces événements était l’un des aspects du «miracle libanais». Pourtant, les Etats ne se gouvernent pas par les miracles. Même les destins ne sont pas la fille de l’improvisation miraculeuse. Ils sont la conséquence d’une préparation et d’une planification donnant, parfois, ce qui dépasse les espoirs et excède les prévisions. Ni les Etats ne se gouvernent, ni les peuples n’atteignent le niveau du bien-être par les miracles. S’il se produit, le miracle est le fruit de la longue épreuve qui le prépare. C’est pourquoi, on s’attendait à l’aggravation de la crise sociale et à ce que le problème social se pose avec acuité. Car le pouvoir qui l’a prise en charge après les événements, l’a négligée. Probablement, parce qu’il s’est noyé dans les crises, ce qui l’a empêché de s’en occuper. Ou parce que les gouvernants actuels jouissant de la richesse, ne vibrent avec les difficultés du peuple et leurs crises que de la place où ils se trouvent. Sans doute, aussi, parce que l’homme d’Etat, ainsi que nous l’avons dit dès le moment où les gouvernants de ce temps ont pris en main les rênes du pouvoir, ne peut être un homme d’affaires. L’empêchement entre les deux hommes étant une constante historique. L’aggravation de la question sociale était attendue, de même que les difficultés auxquelles le citoyen est en butte. Deux choses ne sont plus acceptables: Primo, la protestation qui consacre les gouvernants dans la “légalité” de leur impuissance. Secundo, la relance de l’économie réactive la situation et le sort du marasme étouffant. Car le processus économique n’est pas la fille du lendemain proche. Même le forum des «amis du Liban» est une promesse avec sursis... Ou avec le report sine die de l’exécution. Il est injuste de dire que les gens ne veulent pas travailler. Le chef du gouvernement a dit à l’Ordre de la Presse au cours d’une visite rendue par son conseil exécutif: «L’ouvrier des champs est devenu choyé et craint l’effort». Si les champs étaient, autrefois, généreux, ils sont devenus aujourd’hui un fléau pour ceux qui y travaillent. Parce que l’ère n’est plus celle de l’agriculture, surtout lorsque les récoltes ne trouvent plus de débouchés et ne font pas l’objet de marketing. Ce souci n’existait pas dans le passé. Les récoltes meurent maintenant avant la cueil-lette, parce qu’il n’existe pas de gens pour en assurer l’écoulement et, aussi, parce que le marketing primaire d’hier n’est plus rentable. Pourquoi ne nous intéressons-nous pas au problème agricole? Ceci ferait de l’agriculture une source de revenus; nous ne disons pas de suffisance, comme autrefois. Si nous posions la question aux agriculteurs... tous ne ressemblant pas à l’ouvrier qui s’en va tôt à son champ et revient déjeuner à son domicile, considérant la journée comme ayant pris fin dès son début, comme l’observe le chef du gou-vernement... si, disons-nous, nous posions la question aux agricul-teurs, la réponse ne nous satisferait pas; c’est pourquoi nous ne la posons pas. Il en est ainsi dans tous les domaines. Le Liban marche par la force... la vitalité, sans loi. Si la loi est appliquée, c’est aux dépens de ceux qui sont à découvert. Quant aux autres, ils se soucient peu de la loi qui est pour eux un compagnon de route. Aussi, l’appliquent-ils le jour où les autres tombent sous le coup de la loi et la réduisent-ils au silence quand ils sont eux-mêmes visés. Bien plus: qui a réclamé l’Etat de la loi, lequel est, en fait, l’Etat? Quiconque réclame son instauration chez nous, s’attire l’inimitié des gouvernants, parce que ceux-ci sont mus par leurs caprices, parfois sans identités... et agissent d’après une logique inacceptable... Logique selon laquelle l’étape actuelle exige la compréhension, le sacrifice et le silence. Ces paroles ne se disent pas aux Libanais, pour la raison qu’ils ont compris, sacrifié et gardé le silence. Ils ont même abusé de la compréhension, du sacrifice et du silence, au point d’atteindre les grands principes libanais... les principes de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme. En disant cela, nous reconnaissons que la foi en ces principes nous a échappé certains temps. Et que l’exercice de ces principes nous a donné, à certains moments, un résultat qui n’aide pas à ce qu’on l’invoque dans la tradition et devienne une référence. Est-ce de la politique que les gens, frappés d’injustice, réclament qu’il y soit mis fin et que les responsables invoquent leur impuissance à les satisfaire? Non cela n’est pas une politique. La politique consiste à amener toutes les parties à manifester leur bonne volonté, non à pousser chaque partie à faire prévaloir son opinion pour montrer qu’elle a raison! Car le droit des gens ne leur parvient pas de cette manière. Que tout le monde s’asseoit pour clamer ce qui dépasse la protestation et la riposte à la protestation. Cela est-il possible? Sommes-nous dans une situation sociale désespérée et, partant, incapables d’élaborer une politique sociale? La réponse doit être positive, car le fait de se jouer avec le désespoir, engage les gens à se prêter au jeu du diable!